Faits divers – Justice DOSSIER : L'affaire Merah

Toulouse : l'avant et l'après Merah en matière anti-terroriste

Par Bénédicte Dupont, France Bleu Toulouse et France Bleu mercredi 15 mars 2017 à 8:51

Le commando du Raid qui a donné l'assaut contre Merah dans le quartier Côte Pavée à Toulouse le 21 mars 2012.
Le commando du Raid qui a donné l'assaut contre Merah dans le quartier Côte Pavée à Toulouse le 21 mars 2012. © Maxppp - Maxppp

Nous sommes en pleine semaine de commémoration des attentats de Toulouse et Montauban. C'était il y a cinq ans, entre le 11 et le 19 mars 2012, un jeune Toulousain assassinait sept personnes. L'affaire Merah met à jour l'échec des services de renseignements français.

En mars 2012, deux journalistes de l'Express ont mené l'enquête pour reconstituer la traque : Jean-Marie Pontaut et Eric Pelletier publient dès le mois de juin suivant "Affaire Merah : l'Enquête" aux éditions Michel Lafon. Eric Pelletier travaille désormais pour Le Parisien, il s'est spécialisé dans la lutte anti-terroriste et les services de renseignement. Il a depuis co-écrit "Où sont passés nos espions ?" aux éditions Albin Michel, sorti en janvier dernier. Il était l'invité de France Bleu Toulouse ce mercredi 15 mars, interrogé par Bénédicte Dupont.

Eric Pelletier, aujourd'hui journaliste au Parisien, spécialiste de l'anti-terrorisme, a enquêté sur l'affaire Merah. - Radio France
Eric Pelletier, aujourd'hui journaliste au Parisien, spécialiste de l'anti-terrorisme, a enquêté sur l'affaire Merah. © Radio France - France Culture

L'INVITÉ EN UN CLIC - Eric Pelletier, co-auteur de "Affaire Merah : l'enquête" (5'56'')

Bénédicte Dupont : L'affaire Merah, c'est avant tout l'échec des services de renseignements (intérieure DCRI, et extérieur DGSE). Mohamed Merah a été détecté très tôt, fiché, surveillé, convoqué même puis laissé. Mais les services n'ont jamais détecté sa réelle dangerosité...

Eric Pelletier : "C'est la difficulté des services de renseignement aujourd’hui, européens et français. On le voit à chaque attentat concernant un djihadisme né sur notre sol, endogène. En général, ces personnes sont détectées mais pas assez en amont. C'était le cas de Merah, souvenez-vous de cet entretien administratif avec les services de renseignements où il avait réussi à passer entre les mailles du filet.

Vu le nombre d’attentats perpétrés depuis 2012, cette capacité de détection n'a pas progressé ?

Les modes opératoires évoluent mais la nouveauté par rapport à 2012, c'est la massification. On voit bien que Merah a initié une forme de djihadisme, sociologiquement et psychologiquement il préfigure des profils qui arriveront. Mais la difficulté aujourd’hui c'est la massification de cette menace, avec un arrière-plan qui a évolué. Merah, c'était le Pakistan et l'Afghanistan. Aujourd’hui c'est la Syrie.

Un problème de "massification", cela veut dire aussi qu'il est impossible de suivre à la trace tous les terroristes potentiels ?

Les services de renseignements français estiment qu'environ 10.000 personnes posent problème en terme d'islam radical et peuvent à tout moment basculer dans la violence. On réalise que sur le suivi physique 24 heures sur 24, la DGSI ne peut suivre réellement qu'une quarantaine de cibles. Il faut donc s'astreindre à un balayage, comme un radar qui passe d'un objectif à une autre. Il faut ajouter à ce travail de terrain tout le suivi technique beaucoup plus important et qui représente, ce n'est pas un hasard, 10.000 personnes.

Depuis Merah, on s'est rendu compte qu'on pouvait être à la fois djihadiste, délinquant et criminel".

Vous pointez aussi le lien entre djihadisme et délinquance, le second étant le terreau du premier. On voit bien là le travail de fourmi des services de renseignements, de la police aussi...

Oui c'est frappant et là encore Merah illustre la réalité d'aujourdhui. Les statistiques de la Police Judiciaire évoquent le fait que la moitié des personnes impliquées dans le terrorisme ont un passé judiciaire, pas de la grande criminalité mais de la petite criminalité de rue, ce que faisait au début Merah. Et ces personnes n'ont jamais rompu avec leur milieu d'origine, contrairement au milieu des années 1990 où des petits délinquants avaient basculé dans l’islam radical mais avaient rompu avec leurs habitudes de vie. Depuis Merah, on s'est rendu compte qu'on pouvait être à la fois djihadiste, délinquant et criminel.

Merah était lié à Al Qaïda. Maintenant c'est Daesh, comment a t-on pu sous-estimer la montée en puissance d'un tel monstre ?

On n'a pas sous-estimé la menace djihadiste, la sonnette d'alarme a été tirée dès 2013-2014 par les services de renseignement. On avait en tête le World Trade Center de 2001, cette menace Al Qaïda qui existe toujours. Mais c'est vrai qu'on a sous-estimé la formation concurrente qui allait tout emporter, et Daesh a exercé une forme de fascination, grâce à sa propagande, auprès de jeunes Français.

Il faut sortir de l'état d'urgence".

En 2012 déjà, vous disiez "attention à l'équilibre entre le pouvoir des services de renseignements et les libertés individuelles". Cela fait un an et demi que nous vivons sous l'état d'urgence, et ce questionnement est pleinement d'actualité...

Il y a un véritable problème. Quand on dit "état d'urgence", on pense, si on reste en démocratie, "situation exceptionnelle". Il faudra sortir de cet état d’urgence. Oui, cela permet de faciliter le travail des policiers dans le temps de l'action juste après un attentat. Mais je suis beaucoup plus réticent à son inscription dans le temps".

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