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"Tout le monde savait" : accusations d'agressions sexuelles au sein de l'association JADE à La Courneuve

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Par , France Bleu Paris, France Bleu

D'après les informations de France Bleu Paris, deux femmes, anciennes bénéficiaires de l'association d'insertion JADE, basée à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), accusent un moniteur de conduite de la structure d'agressions sexuelles. L'une des victimes assure avoir alerté les responsables en vain.

Locaux de l'association JADE à La Courneuve (Seine-Saint-Denis)
Locaux de l'association JADE à La Courneuve (Seine-Saint-Denis)

En 2016, Claudia* est une jeune maman célibataire, trentenaire, au RSA, en recherche d'emploi. Elle souhaite travailler dans le secteur de l'aéroportuaire mais pour postuler elle doit obtenir son permis de conduire. Le conseil départemental, qui l'accompagne dans ses démarches, la guide donc vers l'association JADE (Jeunes Action Dialogue Entreprise) implantée depuis 33 ans à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis et spécialisée dans l'insertion des publics précaires.

"Des caresses à l'entrejambe, des bisous dans le cou"

Lorsqu'elle débute ses cours de conduite avec le moniteur mis en cause, au début, tout se passe normalement, dit-elle. Mais "au fur et mesure, ça se dégradait avec des propos très déplacés qu'un moniteur ne devrait pas tenir, par exemple : 'Quand je couche avec ma femme je pense à toi'". Une compagne qui serait inspectrice dans un centre d'examen du permis de conduire du département, selon Claudia. "Il sous-entendait qu'il pouvait faire en sorte qu'on ait le permis si on couchait avec lui", affirme la jeune femme. Et puis, il y a ces gestes, alors qu'elle est au volant : "des caresses à l'entrejambe, sur les avant-bras, des bisous dans le cou". 

Un jour, en voiture, ils s'arrêtent devant une maison à Drancy. Le moniteur lui dit qu'il doit récupérer un panneau d'auto-école et l'invite à entrer. À l'intérieur, "il s'est préparé un café, il s'est assis en face de moi et il a essayé de m'embrasser. Je l'ai repoussé, je me suis levée, il m'a attrapé les deux avant-bras pour me ramener vers lui, pour me forcer", se souvient Claudia.

"Des caresses à l'entrejambe, sur les avant-bras, des bisous dans le cou" - Claudia, ancienne élève de JADE

"On m'a traité de menteuse"

Elle parvient finalement à se dégager et "dépassée parce qui était en train de se passer", exige qu'il la ramène au siège de l'association. De retour dans les locaux de JADE, Claudia alerte aussitôt la directrice de l'époque. "Elle m'a dit que je n'étais qu'une menteuse, une toxicomane, une alcoolique et m'a demandé d'arrêter 'mon cirque'". Plusieurs témoins sont présents. L'un d'entre eux, joint par France Bleu Paris, confirme la scène. Claudia, qui a toujours maintenu ses accusations depuis 2016, affirme n'avoir jamais été entendue sur cette affaire par la suite, ni par la directrice, ni par les co-présidents de l'association. Surtout, au fil des mois, JADE ne lui plus propose plus aucun cours de conduite. "J'ai été mise de côté", assure-t-elle.

"Personne n'a tenu compte de la gravité de la situation" - Claudia

Première plainte en juillet 2020

Elle attend finalement le départ à la retraite de la directrice et l'arrivée d'un nouveau directeur pour se confier à lui, le 30 juin 2020. Karim* prend très au sérieux son témoignage. Il alerte aussitôt les co-présidents pour avoir leur autorisation de convoquer le moniteur et décider éventuellement d'une mise à pied, puisque Claudia a finalement décidé de porter plainte au commissariat de La Courneuve. Ces derniers décident d'informer le moniteur, le 2 juillet 2020 "par texto" de sa mise à pied à titre conservatoire le temps de vérifier les allégations portées à son encontre.

L'homme reste donc chez lui, avec maintien de salaire et avec le véhicule de service toujours à sa disposition, selon Karim. Ce dernier parvient à obtenir une date pour le convoquer à un entretien, le 24 juillet. Mais les co-présidents annulent finalement le rendez-vous car aucun administrateur ne peut être présent ce jour-là. _"On va me faire attendre, on va tout faire pour que le temps passe et que je ne convoque pas ce salarié"_, explique Karim qui relance à plusieurs reprises ses supérieurs par mails. "On m'a fait comprendre que je n'avais pas à manifester quoique ce soit sur ces faits". Fin juillet, les co-présidents demandent au moniteur de reprendre le travail "dès le 27 juillet". L'homme va, pendant plusieurs jours et alors qu'il est visé par une plainte, redonner des cours de conduite, selon le nouveau directeur.

Le directeur lance l'alerte

Stupéfait et voyant que les accusations de Claudia ne sont toujours pas prises aux sérieux, il décide d'alerter par courriel, le 31 août 2020, les principaux financeurs de l'association. Dans ce "mémoire", adressé notamment à la déléguée du préfet, au maire de La Courneuve, au président du conseil départemental et au président de Plaine Commune, il écrit : 

"Par la présente déclaration, j’entends soulever auprès des partenaires institutionnels de l’Association JADE ma consternation concernant le traitement par le Conseil d'Administration de cette structure d'une affaire d'agressions sexuelles présumées. Ces faits auraient été perpétrés par un salarié en sa qualité de moniteur auto-école. Bénédicte Madelin et M. Robert Turgis respectivement coprésidents de l'association ne m'ont pas permis d'exercer mon pouvoir disciplinaire à l'encontre de cet employé. Pire, ils auront tout mis en oeuvre pour écarter les sanctions et auront fait montre à son encontre d'une étrange mansuétude... En prenant la décision d’informer les différents partenaires institutionnels, je m'expose au risque de perdre mon emploi". 

D'autres témoignages 

Dans ce mémoire que France Bleu Paris a pu consulté, on apprend qu'une autre jeune femme, ancienne élève, s'est manifestée et a pris également l'initiative d'envoyer un mail aux financeurs, le 2 juillet 2020, pour les alerter du  comportement de ce moniteur avec qui elle aurait eu une relation sexuelle. Si elle affirme ne pas avoir été forcée, elle explique néanmoins avoir eu la sensation d'être sous l'emprise de cet homme et rappelle que le rapport a eu lieu après un accident de la route, lors d'une leçon de conduite et qu'elle était en état de choc. 

Le maire de La Courneuve, Gilles Poux (PCF), destinataire de ce mail, fera un signalement au procureur de la République et à la préfète à l'Égalité des chances. Dans un courrier adressé aux présidents de JADE, le 4 septembre dernier, l'élu demande des explications à l'association.

Extrait du courrier, envoyé le 4 septembre 2020, par Gilles Poux, maire de La Courneuve
Extrait du courrier, envoyé le 4 septembre 2020, par Gilles Poux, maire de La Courneuve

Procès le 16 avril prochain

Cette jeune femme ne portera pas plainte. En revanche, les policiers en charge de l'enquête, après la plainte déposée par Claudia, vont découvrir au cours de leurs investigations une deuxième victime qui elle aussi va poursuivre le moniteur. Ce dernier a été déféré le 10 novembre pour "agression sexuelle par personne ayant autorité au préjudice de deux victimes", pour "des faits commis à Drancy et à La Courneuve entre 2016 et 2020", confirme le parquet de Bobigny. Il a été placé sous contrôle judiciaire en attendant son procès le 16 avril prochain

Des accusations d'harcèlement moral

Au-delà des accusations d'agressions sexuelles, d'autres salariés témoignent, sous couvert d'anonymat, d'un profond malaise au sein de la structure. Le 20 octobre 2020, un nouveau courrier est adressé aux partenaires institutionnels de JADE. Cette fois-ci, c'est une ancienne secrétaire de l'association qui dénonce le "harcèlement moral" dont elle aurait été victime de la part de l'ancienne directrice. Elle assure même avoir été victime d'une agression physique commise par cette ancienne responsable, le 11 février 2020. Car malgré son départ à la retraite, celle-ci est toujours membre du conseil d'administration et omniprésente dans les locaux de l'association. 

Joints par France Bleu Paris, ce jeudi 1er avril, ni le moniteur mis en cause, ni l'ancienne directrice n'ont accepté de répondre à nos questions. De même pour Bénédicte Madelin, coprésidente. Son collègue Robert Turgis, lui, était injoignable. 

Des subventions en suspens ?

L'association, reconnue comme un partenaire incontournable dans le domaine de l'insertion, par les collectivités qui travaillent avec elle depuis des années, toucherait plus d'un million d'euros de subventions, en partie financées par le conseil départemental et l'État, dans le cadre de la politique de la ville. Mais les finances de la structure semblent plus que fragiles et les accusations d'agressions ont semblent-ils refroidi quelques-uns de ces "investisseurs" publics. 

La ville de La Courneuve devrait bien voter, lors du prochain conseil municipal, une nouvelle subvention mais la moitié seulement sera versée dans un premier temps. La seconde moitié sera versée à conditions que l'association répondent à certaines garanties : "le recrutement d'un nouveau directeur, la création d'un comité de surveillance, la mise en place de mesures conservatoires pour les salariés qui font l'objet d'une mesure judiciaire". 

Le conseil départemental assure de son côté avoir suspendu le versement de sa subvention pour 2021, tant que ces mêmes conditions ne sont pas remplies. Quant à la préfecture de Seine-Saint-Denis, contactée par France Bleu Paris, elle n'a pas donné suite à nos demandes d'informations pour le moment.

Le directeur licencié après avoir dénoncé sa hiérarchie

En revanche, aucun financeur ne demande officiellement le départ des deux co-présidents ni le renouvellement du conseil d'administration de JADE, ce que regrettent Claudia et Karim."J'ai vu une négligence au sein de ce conseil, chez ces co-présidents qui sont soi-disant des pontes de la politique de la ville depuis 30 ans, qui ont leur entrée dans les préfectures et qui se gaussent de lutter pour les droit des femmes. Mais en réalité, ils ne sont pas à leur place", estime l'ex-directeur, licencié le 30 octobre, pour "faute grave"

"Des employeurs qui ont été complaisants" - Karim*, ex-directeur de JADE, licencié en octobre 2020

Dans le courrier de licenciement qu'il a reçu, les co-présidents lui reprochent de s'être impliqué de "manière déraisonnée et abusive dans se dossier en outrepassant [ses] fonctions" et rappellent la présomption d'innocence dont bénéficie le moniteur. Aujourd'hui, l'ex-directeur estime surtout avoir été sanctionné pour avoir osé "lancer l'alerte"

Extrait de la lettre de licenciement reçue par Karim, ex-directeur de JADE
Extrait de la lettre de licenciement reçue par Karim, ex-directeur de JADE

"Notre parole ne vaut rien"

Claudia, elle, espère désormais être entendue par la justice lors du procès le 16 avril. Elle tient d'ailleurs à saluer le travail des enquêteurs du commissariat de La Courneuve "qui ont été très à l'écoute". La jeune femme a finalement obtenu son permis de conduire, sans l'aide de JADE, et bénéficie d'un accompagnement de l'Observatoire des violences envers les femmes du conseil départemental. Mais après plusieurs mois de bataille, elle a tout de même du mal à cacher sa colère et son sentiment d'injustice. "Tout le monde savait et personne n'a rien fait. Je vous avoue que je ne fais plus confiance aux institutions. En gros, le fait qu'on soit de pauvres femmes, ça veut dire que notre parole ne vaut rien".

(* les prénoms ont été modifiés)

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