Politique

La France Insoumise, LREM : quand les partis politiques deviennent aussi des médias

Par Julien Baldacchino, France Bleu jeudi 12 octobre 2017 à 17:30

Jean-Luc Mélenchon, le 11 octobre à Grenoble
Jean-Luc Mélenchon, le 11 octobre à Grenoble © AFP - Jean-Pierre Clatot

Ce mercredi, des proches de Jean-Luc Mélenchon ont présenté “Le Média”, un média qui se veut "alternatif". La République en Marche a annoncé son intention de faire la même chose. Les mouvements politiques tentent-ils de court-circuiter les médias “traditionnels” ?

Ce mercredi, des proches de Jean-Luc Mélenchon ont présenté un nouveau média au nom tout simple : "Le Média". Il sera lancé le 15 janvier prochain après une campagne de financement participatif, et vient rejoindre des initiatives similaires d'autres partis politiques.

Un média "indépendant" mais "engagé"

Militantisme ou journalisme ? Les fondateurs du "Média" le présentent comme “citoyen et indépendant. La rédactrice en chef est Aude Rossigneux, qui a travaillé pour les émissions “Mots Croisés” et “Ripostes” notamment. Elle défend en revanche le côté engagé de la démarche : “Si l’on admet que les historiens peuvent être marxistes, conservateurs, ou libéraux dans leur lecture des faits, alors pourquoi ne pas reconnaître ce droit aux reporters, historiens de l'immédiat ?” s'interroge-t-elle.

Reste que l’initiative de ce nouveau média, qui proposera au moins un JT quotidien en vidéo sur Internet, revient à Sophia Chikirou, conseillère en communication du parti de... Jean-Luc Mélenchon. L’une des premières exigences, c’est l’indépendance de la rédaction, assurait-elle sur le plateau de l’émission Quotidien fin septembre. Pourtant ce mercredi, la vidéo de la soirée de lancement de Le Média était retransmise en direct sur le compte YouTube de... Jean-Luc Mélenchon.

“Un pas de plus” pour court-circuiter les journalistes

Comme La France Insoumise, le mouvement d’Emmanuel Macron La République en Marche a indiqué, dans le courant de l’été, qu’il comptait fonder “son propre média” pour développer “ses propres contenus, de manière décentralisée”. Une façon de communiquer directement avec le public, alors que l'exécutif utilise déjà très largement les réseaux sociaux depuis l'élection d'Emmanuel Macron. Mercredi, pendant que le discours du Président à Rungis était diffusé sur Instagram, le Premier ministre Edouard Philippe répondait en direct aux questions des internautes sur sa page Facebook. Une vidéo vue par 37.000 personnes. Sur YouTube, la dernière vidéo de Jean-Luc Mélenchon a réuni 124.000 spectateurs en six jours.

"La création d’un média, ce n’est qu’un pas de plus" pour court-circuiter les journalistes, explique Frédéric Métézeau, chef du service politique de France Inter. Ils ont déjà commencé pendant la campagne présidentielle", rappelle-t-il, citant l'exemple de Jean-Luc Mélenchon qui a "utilisé sa chaîne YouTube pour diffuser un débat sur le budget, et aujourd’hui Emmanuel Macron qui fait suivre ses déplacements sur Facebook, plutôt que d’autoriser les journalistes à le suivre”.

“Pas de renoncement” aux médias classiques

Une tendance encouragée par le développement de nouveaux outils : "Avant Facebook, YouTube et Snapchat, quand un parti voulait communiquer sans passer par les médias, il imprimait un tract ou un bulletin d’information, la force de frappe était bien moindre”, note Frédéric Métézeau.

Pierre Lefébure, maître de conférences en science politique à l’université Paris-13 et chercheur en communication politique, ne voit pas dans la création de ces nouveaux “médias” un signe “de renoncement à occuper l’espace médiatique traditionnel". "L'audience qu’on peut atteindre avec les médias généralistes traditionnels est sans commune mesure avec ce qu’un média alternatif est capable de faire, explique-t-il.

La France Insoumise va se servir de son score aux législatives pour occuper l’espace médiatique, les règles du CSA le lui permettent”. (Pierre Lefébure)

Au-delà de la communication avec le grand public, il y a, selon le chercheur, la volonté pour "ces mouvements récents" d'entretenir le lien avec leurs adhérents. “Ces médias ont pour vertu supposée d’entretenir le sentiment d’appartenance", explique Pierre Lefébure, qui souligne que ces nouvelles organisations n’ont pas la même implantation locale que les partis classiques.

Pas de contradicteurs

Autres avantages pour les partis, selon Pierre Lefébure : "contrôler très fortement la communication" d'un "nouveau personnel politique inexpérimenté", et "stimuler l’attention des médias pour faire surgir certains sujets dans le débat, voire pour provoquer la polémique”.

Ces médias vont allumer la mèche pour intéresser les médias traditionnels”

Ces prises de parole “directes” des politiques deviennent petit à petit des sources utilisables par les médias classiques, “à condition de recontextualiser”, précise Frédéric Métézeau : “on peut utiliser le son d’une vidéo dans laquelle un politique s’exprime, l’important c’est de dire qu’il n’a pas été interrogé par un journaliste".“Ce qui serait problématique, conclut-il, ce serait de faire passer pour du journalisme ce qui est du militantisme : l’important, c’est de nous dire clairement ce qu’on a sous les yeux”.