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Société DOSSIER : Mouvement des "gilets jaunes"

DÉCRYPTAGE - Tout comprendre au mouvement des "gilets jaunes" qui se mobilisent ce 17 novembre

- Mis à jour le -
Par , France Bleu, France Bleu Berry

Les "gilets jaunes" appellent samedi à bloquer routes et points stratégiques à travers le pays lors d'une "mobilisation générale" citoyenne contre la hausse des prix des carburants. Peuvent-ils paralyser le pays ? Analyse de Jean-Marie Pernot, politologue à l'IRES.

Des automobilistes en colère dans le nord de la France, le 9 novembre 2018
Des automobilistes en colère dans le nord de la France, le 9 novembre 2018 © AFP - PHILIPPE HUGUEN

À en croire la carte diffusée sur les réseaux sociaux et mise à jour régulièrement par les "gilets jaunes", environ 1.500 rassemblements sont prévus sur l'ensemble de la France ce samedi 17 novembre contre la hausse du prix des carburants.

Qui sont les "gilets jaunes" ? Peuvent-ils bloquer le pays ? Le mouvement est-il piloté par des formations politiques comme l'affirme le gouvernement ? France Bleu a interrogé Jean-Marie Pernot, politologue à l'Institut de recherches économiques et sociales (IRES).

La carte des blocages prévus près de chez vous

France Bleu : Le mouvement né sur les réseaux sociaux en réponse à la hausse des prix du carburant semble s'être étendu à d'autres revendications, pourquoi ? Qui sont ces "gilets jaunes" qui appellent à bloquer le pays ?

Jean-Marie Pernot : Cela fait un moment que l'on parle de cet "effet cristallisation". Lors des mouvements syndicaux du début du quinquennat d’Emmanuel Macron, on se demandait si ça allait permettre d'agréger un certain nombre de mécontentements qui préexistaient à son arrivée à l’Élysée. 

Une somme de mécontentements ne fait pas un mouvement social, il faut que cela cristallise sur quelque chose et on peut en effet se demander si on est pas en train d'assister à cette cristallisation. Elle part - c'est assez nouveau - des réseaux sociaux mais il faut attendre de voir le résultat, si un clic se transforme en participation (...) Est-ce que le prix du carburant est un élément déclencheur ou est-ce quelque chose d'isolé ? Nous le verrons samedi.

France Bleu : Comment cette mobilisation en ligne peut-elle se traduire par une forte mobilisation sur le terrain ?

Jean-Marie Pernot : Difficile de le savoir avant samedi. Pour rappel, le mouvement contre la loi travail était aussi parti d'une pétition qui avait recueilli quelques centaines de milliers de signatures très rapidement mais  il y avait derrière des forces organisées, institutionnelles, des syndicats etc. On avait donc un mouvement qui avait des acteurs connus et dont le métier, en quelque sorte, est d'organiser des actions collectives. 

Là, on ne sait pas très bien quelles sont les forces : les institutions, on ne les voit pas, et les partis sont restés assez discrets. Ils ont évoqué une éventuelle participation mais en aucun cas une prise en charge des manifestations et on organise pas des manifestations comme ça, sans aucun savoir-faire, à partir de rien. On verra samedi si d'éventuels groupes se sont constitués de manière ad hoc, sachant qu'ils sortiraient un peu du néant : ce serait une génération spontanée, assez nouvelle, car on n'a pas d'expérience de mouvement de ce type d'où est sorti une organisation. 

À supposer que la journée de samedi soit une "réussite", reste la question de l'après : pour organiser la durabilité d'un mouvement, il faut que les groupes constitués s'accordent sur les objectifs. (...) Nous verrons aussi quels sont les porte-paroles qui peuvent émerger ce samedi. Les médias vont vouloir faire des images, prendre des sons. Il faudra des individus pour porter cette parole et nous verrons, peut-être, qui sont les initiateurs, si ce sont des citoyens ou des gens politisés, ce qui est le plus probable car être capable de mise en forme sociale suppose des savoir-faire pratiques que possèdent les gens qui ont déjà eu des engagements associatifs, politiques, syndicaux etc.

France Bleu : Pourquoi a-t-on le sentiment que les corps intermédiaires traditionnels, comme les syndicats, sont particulièrement frileux ?

Jean-Marie Pernot : Sur la question du coût de la vie, le prix de l'essence n’est pas plus élevé aujourd'hui qu'il y a 10 ou 15 ans, mais cela déclenche toutefois le sentiment chez certains d'être pris à la gorge. Là-dessus les syndicats pourraient se sentir impliqués, ils le sont d'ailleurs, ça fait partie de leur champ. 

Mais en même temps ce mouvement se cristallise sous une forme antifiscale, et là-dessus les syndicats ne peuvent pas suivre parce qu'ils n'ont pas d'hostilité de principe à la fiscalité, ils dénoncent son caractère insuffisamment redistributif etc. mais ils sont pour des impôts qui financent des services publics. Or, certaines déclarations récentes entretiennent cette tradition antifiscale qui a un passé dans notre histoire sociale.

Par ailleurs sur la question de l’environnement, les syndicats ne sont pas tous en défaveur d'incitations fiscales pour modifier les modes de transports même s’ils critiquent la façon un peu brutale dont le pouvoir politique s'y prend, notamment vis à-vis des gens qui ont peu de moyens financiers.

France Bleu : Le président de la République a mis en garde contre les risques de récupérations politiques : le mouvement est-il noyauté voire piloté par l’extrême droite ? Pourquoi ces accusations ?

Jean-Marie Pernot : Dans certaines régions en effet, des syndicalistes évoquent la présence dans les organisations de gens dont ils savent comment ils ont voté. Toutefois, dire que c’est piloté par l'extrême droite est à mon avis aventureux. D'abord ce n’est pas la stratégie du Rassemblement national (ex-FN) qui, en ce moment, a plutôt l'air de considérer que se taire est la meilleure des stratégies. Et puis, historiquement, le parti de Jean-Marie Le Pen avait refusé au début des années 90 de  devenir un parti organisateur de mouvements sociaux. 

Le Rassemblement national est une structure pour gagner des voix mais n'entend pas structurer de mouvement social. Jusqu'à aujourd’hui du moins. Après, il y a effectivement des gens qui ont voté pour Marine Le Pen et qui se sentent encore plus acculés par les mesures sur le pouvoir d'achat.

En face, Emmanuel Macron a à peu près la même stratégie que celle adoptée par le général de Gaulle à une époque, c'est à dire : "Entre les communistes et moi il n'y a rien". De la même façon, il tente de montrer qu’entre lui et Marine Le Pen, il n'y a rien, et tout ce qui bouge dans le pays est mis sur le dos du Front national. C'est aussi une forme de récupération politique.

France Bleu : En cas de succès samedi, quelles conséquences politiques cela peut-il avoir pour Emmanuel Macron ?

Jean-Marie Pernot : Même si c'est un succès, ce gouvernement a une capacité à résister aux manifestations. On l'a vu lorsque les syndicats ont été à l’initiative. Depuis 2010, il y a une grande tradition de se montrer totalement sourd aux mobilisations sociales animées par les syndicats, c’est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles les gens se tournent vers d'autres moyens. 

On verra si ce mouvement est capable de s'organiser pour durer. Je ne crois pas du tout à une capitulation du pouvoir politique même si la manifestation est réussie. Ils ont déjà annoncé quelques mesures, qui restent dans la logique de leur plan de conversion écologique du parc automobile, mais qui montrent tout de même qu'ils sont sensibles à ce qui remonte. Prendront-ils d'autres initiatives pour dégonfler le mécontentement ? Attendront-ils que l'orage passe ? Tout est possible. Cela dépend de ce qu'il se passera samedi et de ce que les initiateurs du mouvement auront à dire pour la suite. Le pouvoir politique "se recadrera" sur le nouveau contexte.

France Bleu : Des "contre-manifestations" s’organisent : cela reflète-t-il un clivage entre "deux France", entre ceux qui se sentent prêts à faire des sacrifices pour la transition écologique et ceux qui se sentent laissés pour compte ?

Jean-Marie Pernot : Je crois à la vertu des mouvements sociaux et lorsque les gens descendent dans la rue, c’est qu'ils s’intéressent aux questions qui les concernent. C’est donc un mouvement démocratique comme un autre. Attendons néanmoins de voir si cela dégénère ou non. Des débordements et une éventuelle répression pourraient avoir des conséquences pour la suite. 

Mais c'est un moment de débat qui repose la question de comment on fait cette transition vers un autre modèle. Si on fait porter le coût de la transition sur les gens qui ont déjà le plus de difficultés, qui sont atteints par la précarisation de l'emploi, le chômage, par les situations de pauvreté (...) : tout cela pourrait amplifier les mécontentements et effectivement fracturer le pays entre ceux qui acceptent le coût de la transition écologique parce qu'ils peuvent le faire, et ceux qui vont, une fois de plus, être mis de côté.