Société

ENQUETE | Comment la France fait face à la menace terroriste maritime

Par Mikaël Roparz, France Bleu samedi 23 septembre 2017 à 13:30

Un falcon 50 de la Marine nationale
Un falcon 50 de la Marine nationale - Marine nationale

Les cibles terroristes sont dans le ciel avec les avions, ou sur terre, mais on sait moins que des attentats peuvent aussi avoir lieu en mer. Certains ont même déjà été déjoués. Prises d’otages dans un navire à passagers, bateaux bombes, bateaux suicide sont les menaces qui inquiètent les autorités.

Des attentats peuvent aussi avoir lieu en mer. Certains ont même déjà été déjoués." Il y a effectivement des accidents et des attentats qui ont été évités mais je ne peux pas en dire plus". Ces mots, ce sont ceux du préfet maritime de l’Atlantique, Emmanuel de Oliveira. Il commande toute la zone maritime atlantique qui s’étend du mont St Michel à la frontière espagnole. Cela représente 2500 km de côtes.

Emmanuel de Oliveira, préfet maritime de l'Atlantique  - Radio France
Emmanuel de Oliveira, préfet maritime de l'Atlantique © Radio France - Mikaël Roparz

Une menace clairement identifiée

Avant la dernière élection présidentielle, les chefs d'états-majors de l’armée de l’Air, de la Marine ou de l’armée de Terre ont pris la plume ont fait par de leurs inquiétudes aux candidats à l'élection présidentielle. Et cela ne préoccupe pas que les chefs militaires. Les services de renseignements eux aussi s’inquiètent de ce qui pourrait se passer, et plus particulièrement d’éventuels attentats dans les ports.

Avions, sémaphores et même drone maritime pour surveiller l’espace maritime

Pour éviter un tel drame, il faut identifier clairement les menaces et tenter de les prévenir. Les autorités craignent également des prises d’otages dans un navire à passagers, des bateaux bombes, ou encore des bateaux suicide.

Un certain nombre de mesures ont déjà été prises, comme l’identification des bateaux ou des compagnies susceptible d’abriter des personnes douteuses.

En mer, la gendarmerie maritime piste les bateaux et évalue le risque qu’ils peuvent présenter. " Les contrôles sont quotidien, en mer et au port " explique le colonel Joël Moléra. Il commande la gendarmerie maritime de Méditerranée. Différents critères sont retenus pour réaliser ces contrôles comme la marchandise transportée, le pays d’origine du navire et sa destination. Il existe d’autres critères, mais ils sont tenus secrets.

Le sémaphore de la Pointe du Raz dans le Finistère - Maxppp
Le sémaphore de la Pointe du Raz dans le Finistère © Maxppp - Patrick Guigueno

Pour surveiller la mer, la Marine nationale va réactiver des sémaphores qui devaient être fermés. Ces vigies du littoral sont implantées le long des côtes françaises. Certains avaient été mis en sommeil, faute moyens humains. Et aujourd’hui avec la menace terroriste, on a décidé de les rouvrir. Le sémaphore est "un poste de défense et de surveillance maritime. Il est donc crucial qu’il soit en service " précise le capitaine de vaisseau Eric Janicot. Il commande la base aéronavale de Lann-Bihoué près de Lorient.

La Base Aéronavale de Lorient Lann-Bihoué - Radio France
La Base Aéronavale de Lorient Lann-Bihoué © Radio France - Mikaël Roparz

Les avions jouent aussi un rôle crucial. Les missions de ces avions de la Marine nationale se sont d’ailleurs accentuées ces derniers mois. " Aujourd’hui on fait un vol quotidien en Atlantique et en Méditerranée " explique le capitaine de vaisseau Eric Janicot. " On est passé d’une flottille de quatre Falcon 50 à huit appareils et les équipages ont été doublés " poursuit le commandant de la base aéronavale de Lann-Bihoué.

Le capitaine de vaisseau Eric Janicot, commandant de la base aéronautique navale de Lorient - Radio France
Le capitaine de vaisseau Eric Janicot, commandant de la base aéronautique navale de Lorient © Radio France - Mikaël Roparz

Parallèlement à ces avions, on développe aussi de nouveaux outils de surveillance, comme les drones maritimes. C’est un concept sur lequel travaille déjà depuis plusieurs années Naval Group, ex DCNS. C’est une sorte de bateau sans pilote qui peut intervenir en mer depuis un poste qui se trouve à terre.

Le drone, bateau sans pilote de Naval Group - Radio France
Le drone, bateau sans pilote de Naval Group © Radio France - Mikaël Roparz

Des gendarmes à bord des ferries

Depuis les attentats de Charly Hebdo et du Bataclan, des mesures spécifiques ont été mises en place dans le transport maritime.

Le secteur représente en France un volume annuel de 32,5 millions de passagers. Le trafic transmanche est le plus important, avec 17 millions de passagers environ, suivi par les liaisons entre la Corse et le continent avec quatre millions de passagers, les liaisons opérées avec d’autres destinations méditerranéennes (Espagne, Italie, Maghreb) représentant quant à elles 3,5 millions de passagers. Au-delà du trafic métropolitain, les outre-mer sont également concernés : ainsi l’activité de croisière représente-t-elle 1,6 million de passagers aux Antilles.

Chez Brittany Ferries, basée à Roscoff dans le nord Finistère, près de 2 millions 700 000 passagers sont transportés par an, dont 85% de britanniques. La compagnie maritime a clairement renforcé ses contrôles pour l’ensemble des navires de sa flotte, avec des gendarmes et des équipes de protection qui peuvent faire le voyage à bord jusqu’en Angleterre.

Le personnel navigant sous surveillance

On enquête aussi sur les personnels qui travaillent sur ces bateaux. La loi sur la sécurité publique autorise à licencier une personne dont "le comportement est incompatible" avec la fonction. Mais avant même de parler de comportement, on vérifie les profils des employés. "Un criblage des personnels navigants" est donc réalisé chez Brittany Ferries explique Jean-Marc Roué, président de la Brittany Ferries. Mais le service qui est chargé de ce criblage n’est opérationnel que depuis fin juillet, il est donc trop tôt pour faire un bilan…

Jean-Marc Roué, président d'Armateurs de France et de la Brittany Ferries - Radio France
Jean-Marc Roué, président d'Armateurs de France et de la Brittany Ferries © Radio France - Mikaël Roparz

Toutes ces informations collectées remontent au ministère de l’Intérieur par l’intermédiaire du PNR, le "Passenger Name Record" en anglais. Un dispositif qui existe aussi dans l’aérien. Ce fichier permet de connaitre le nom du passager, et la traversée qu’il effectue notamment. Il est juste testé pour l’instant. Mais on l’a vu, le secteur maritime présente des vulnérabilités et représente des flux considérables. Guillaume Gouffier-Cha, député de la république En Marche, et membre de la commission de la défense nationale et des forces armées, considère qu’ "on ne peut pas faire comme si la menace s’arrêtait aux quais de nos ports". C’est pour cela qu’il compte bien renforcer ce PNR dès le 1er janvier 2018. Le texte devrait être définitivement adopté avant la fin du mois d’octobre.

De nouvelles missions pour la gendarmerie maritime

Pour aller encore plus loin, la France a décidé de faire évoluer les missions des gendarmes maritimes. A partir du 1er janvier 2018, les PSMP, Peloton de sureté maritime et portuaire, vont être réactivés. La mission principale de ces PSMP est de prévenir les menaces venant de la mer et visant les installations portuaires et les navires en escale.

Il en existe déjà plusieurs en France, à Marseille notamment. A Dunkerque, il vient d’être mis en place. Saint-Nazaire aura son peloton de sécurité maritime en 2018. Calais en 2019.

Leurs créations avaient été gelées en raison du manque de moyens là encore, mais compte tenu de l’aggravation de la menace terroriste, l’Etat réactive ce dispositif. Avec ce nouveau dispositif, les gendarmes maritimes pourront intervenir immédiatement en cas d’attaque terroriste dans un port.

« Nous modifions le scénario des exercices pour les adapter à la menace » Emmanuel de Oliveira préfet maritime de l’Atlantique

Pour être le plus efficace possible en cas d’attaque terroriste en mer, comme une prise d’otages sur un ferry, les forces de sécurité s’entraînent, en simulant des actions terroristes. Plusieurs exercices se sont déjà déroulés en Manche et Méditerranée avec des gendarmes maritimes, des fusiliers marins notamment. Ces exercices, les services de sécurité les appellent "Bataclan mer". Ils font référence à l’attentat du Bataclan le 13 novembre 2015.

Les faiblesses de ces dispositifs

La France a donc mis en place tout un arsenal pour éviter le risque terroriste en mer, et se protéger en cas d’attaques. Mais encore faut-il que la coopération entre les pays soit efficace.
Il y a encore quelques mois, si un terroriste prenait en otage des passagers entre la France et la Grande Bretagne, les militaires français ne pouvaient pas l’appréhender si le bateau était dans les eaux territoriales britanniques. Il fallait qu’ils descendent du navire et attendent l’arrivée des policiers anglais.

Finalement, après de très nombreuses réunions de négociations, c’est aujourd’hui désormais possible pour les navires sous pavillon français, mais pas encore pour les bateaux sous pavillon britanniques. Il faudra aussi mettre au point enfin un PNR européen, comme on l’envisage dans le transport aérien. Il reste encore tout une coopération juridique à construire.

Terrorisme maritime, comment les autorités se préparent-elles ? Une enquête de Secrets d'Info