Société

Finistère : les oubliés du Léon Gambetta qui a fait naufrage il y a 100 ans

Par Bertrand Queneutte, France Bleu Breizh Izel vendredi 24 avril 2015 à 6:00

Leon Gambetta, les survivants 2
Leon Gambetta, les survivants 2 © Radio France - Bertrand Queneutte

C'est un épisode méconnu de la Première Guerre mondiale. Il y a cent ans, au large de l’Italie, la France perd son premier navire durant ce conflit. Torpillé par un sous-marin austro-hongrois, le Léon Gambetta sombre dans l'Adriatique, emportant avec lui plus de 600 marins, dont la plupart des corps n'ont jamais été retrouvés.

Construit dans les chantiers navals de Brest au début du XXème siècle, le Léon Gambetta est mis à l’eau en 1902, mais ce n’est qu’en 1905 qu’il entre officiellement en service, après quelques dommages subis durant des essais en mer. Impliqué avec trois autres navires dans la surveillance et le blocus de l'Adriatique, quand la guerre éclate en 1914, le Léon Gambetta a pour mission précise de contrôler le secteur de Santa Maria di Leuca , dans la région des Pouilles, au Sud-Est de l'Italie.

Dans la nuit du 26 au 27 avril 1915 , le cuirassé français croise la route du sous-marin austro-hongrois U5 , chargé de longer les côtes de l’Albanie et du Monténégro et de couler les navires ennemis. Peu après minuit et demi, alors qu’il vient d’apercevoir le Léon Gambetta , le submersible autrichien passe à l’offensive: deux torpilles sont lancées, coup sur coup, contre l’engin militaire français

Leon Gambetta - Radio France
Leon Gambetta © Radio France - Bertrand Queneutte

Très vite, le navire breton s’incline. Plusieurs centaines de marins se retrouvent plongés dans le noir et bloqués à l’intérieur, sans aucune issue possible. Endommagée, l’antenne de transmission n’est plus en capacité d’envoyer un quelconque message de détresse aux navires alliés. Dans la confusion générale, plusieurs cris s'élèvent : "Vive la France"Les dernières minutes du géant des mers et d’une partie des 821 membres d’équipage sont comptées .

Leon Gambetta Reportage

L’eau s’infiltre rapidement à l’intérieur du bateau où règne désormais le chaos. **Deux chaloupes sont lancées à la mer , mais l'une d'elles sombre rapidement . L'autre, pouvant contenir 50 hommes, est aussitôt  gagnée par quelques 108 marins . En l’espace d’une vingtaine de minutes, le Leon Gambetta est englouti au fond de l’Adriatique** , une mer dans laquelle viennent de plonger quelques dizaines de militaires, accrochés à des débris et des morceaux de bois. Ils y passeront la nuit, à lutter contre la fatigue et le froid, et à s'encourager pour rester éveillés. Certains ne survivront pas.

Parmi eux, Joseph Marie Le Roy. À 38 ans, le Second-maître mécanicien, originaire de Bolazec dans le Finistère, laisse derrière lui une femme et une fille de trois ans. Comme beaucoup de ses camarades, son corps n'a jamais été retrouvé. "Peut-être est-il encore bloqué dans la salle des machines, je ne sais pas ", explique sa petite fille, qui tente de retracer son parcours. Chez elle, Denise a retouvé et exposé un grand cadre avec sa photo, sans doute "prise quelques années avant sa disparition" . Pour elle, "c'est un soulagement qu'on leur rende enfin hommage ".

Denise, fille de Joseph Marie Le Roy, disparu dans la catastrophe du Léon Gambetta - Radio France
Denise, fille de Joseph Marie Le Roy, disparu dans la catastrophe du Léon Gambetta © Radio France - Par Bertrand Queneutte

Les italiens volent au secours des naufragés 

La chaloupe, avec 108 hommes à bord , ne gagne le rivage et la ville de Santa Maria di Leuca qu’aux alentours de 8H30. Dans ce canot de sauvetage, figure notamment Joseph Kerinec, 25 ans. Originaire de Crozon, le jeune marin vient de passer près de huit heures "à boucher les trous pour empêcher l'eau de s'infiltrer " . Sa fille, Yvonne, aujourd'hui agée de 84 ans, raconte que Joseph a sauté à l'eau, "quand le commandant lui a dit que c'était fini, que le bateau allait couler" . Pendant ce temps, le sous-marin "refait surface, l'équipage en sort et regarde tous ces hommes mourir, sans rien faire pour les sauver" . Quand il est arrivé à Santa Maria, ses mains étaient gonflées "par l'eau de mer ", poursuit-elle. Yvonne Binet (née Kerinec) a bien connu ce père qui racontait volontiers cette tragédie, "surtout que moi et mes soeurs aimions ça" , explique-t-elle.

Yvonne Binet, fille de Josephe Kermarec, survivant - Radio France
Yvonne Binet, fille de Josephe Kermarec, survivant © Radio France - Par Bertrand Queneutte

Leon Gambetta (descendants) LONG ok

Quand Joseph Kerinec et ses compagnons d'infortune posent le pied en Italie, l’alerte est aussitôt donnée par les autorités locales. Dans la foulée, deux torpilleurs transalpins font route sur zone. Peu avant 13 heures 20, les navires italiens repêchent 27 naufragés français vivants , dont 9 sous-officiers. Ils découvrent égalemen t 58 cadavres , enterrés par la suite à Castrignano del Capo, petite localité située au nord de Santa Maria di Leuca, avant d’être, bien plus tard, exhumés et ramenés en France. Au total, seuls 137 marins survivent à cette catastrophe. 

Parmi les disparus, plus de 150 étaient originaires du Finistère, 50 des Côtes d'Armor, 35 du Morbihan et 12 d'Ille-et-Vilaine, selon les chiffres de Denise Bourven, membre de l'association brestoise "Aux Marins".

Leon gambetta, Corriere della Sera - Radio France
Leon gambetta, Corriere della Sera © Radio France - Bertrand Queneutte

Les recherches terminées, les survivants sont ramenés à Brindisi pour y être soignés, habillés et nourris. À leur arrivée dans le port de cette grande ville des Pouilles, les marins français sont acclamés par la population locale  ; du vin et des cigarettes leur sont distribués, de manière spontanée.  À Syracuse, en Sicile, où les rescapés sont ensuite conduits, l'accueil est le même : triomphal. Durant le voyage, ils sont là aussi traités de manière « fraternelle  (…) parce qu’ils sont français  », écrit Giovanni Bertolini, commandant du vapeur Città di Messina, à bord duquel ils voyagent. Un repas de première classe leur est notamment servi. 

Un élan de solidarité, alors même que l’Italie est censée rester neutre dans ce conflit , même si elle vient de signer, en secret, la nuit de la tragédie, le Pacte de Londres, faisant d’elle un nouveau membre de la Triple Entente (France, Royaume-Uni, Russie), et qu'elle entre finalement en guerre le 23 mai 1915. 

Les marins français, eux, sont finalement transférés à Malte, le 30 mai 1915, dans ce petit état allié de la Triple Entente et qualifié aussi d'"infirmerie de la Méditerranée ", durant le conflit. La plupart, après avoir été soignés, retourneront au combat les mois et les années suivantes. 

Naviguez sur la carte et cliquez sur les points pour suivre la chronologie du Naufrage et le parcours des rescapés :

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"Une tragédie tombée dans l'oubli"

Le drame du Léon Gambetta fût vite éclipsé par celui du Lusitania  ; un paquebot britannique qui transportait des passagers mais aussi des munitions et qui fût coulé le 7 mai 1915, faisant plus d’un millier de victimes, au large de l’Irlande. Pour autant, quelques passionnés, en Bretagne et en Italie, tentent d'entretenir la mémoire des marins du Léon Gambetta .

Leon Gambetta (SON Memoire)

A Santa Maria di Leuca, une chapelle a été érigée en 1925 par les autorités françaises, pour rendre hommage aux naufragés et aux disparus. Dans ce petit port de pêche d'un peu plus d'un millier d'habitants, une rue porte également le nom du bateau. En charge du sanctuaire de la commune, Michele Rosafio a écrit un livre intitulé "Leuca, guerre et navires " , dans lequel il déroule cette nuit d'horreur vécue par les français, mais où il évoque également l'accueil fantastique réservé par les italiens aux survivants de la catastrophe. Son rêve désormais ? Etre le premier à plonger dans l'Adriatique pour aller voir de ses yeux ce cimetière maritime.

Leon Gambetta (SON Solidarité)

Ce dimanche 26 avril 2015, pour le centenaire de la disparition du Léon Gambetta, l'Association des Marins d'Italie organise une cérémonie de commémoration à Leuca et à Castrignano del Capo, village voisin où les cadavres retrouvés il y a cent ans furent enterrés. Deux cérémonies auxquelles assisteront une délégation de l'association finistérienne "Aux Marins", ainsi que quelques descendants des militaires français, et la député bretonne Patricia Adam, par ailleurs Présidente de la Commission de la Défense Nationale et des Forces Armées. 

Le 15 mai 2015, à 14H, l'association brestoise "Aux Marins" organise le vernissage de l'exposition "1915, le drame des Dardanelles et du Léon Gambetta dans l'Adriatique ". Le lendemain, au cénotaphe de la Pointe Saint-Mathieu, à 16H, se tiendra la cérémonie annuelle de la mémoire maritime en hommage aux marins morts pour la France.