TÉMOIGNAGE - Gabrielle, mère désenfantée pour avoir dénoncé l'inceste
Ils se qualifient eux-mêmes de parents protecteurs ou parents alerteurs. Ils ou elles ont dénoncé des faits d'inceste sur leur enfant, de la part de l'autre parent. Souvent, la mère est accusée d'aliénation parentale et l'enfant est alors placé en foyer ou en famille d'accueil. Témoignages.

Nous les rencontrons lors de la venue de la Civiise, la commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, à Grenoble en septembre dernier. Dans la salle, où chacun est invité à s'exprimer librement, face à la commission et son président, Édouard Durand, ils sont beaucoup à lever le doigt. Et ils se présentent comme parents protecteurs ou parents alerteurs.
Parents alerteurs
La plupart sont des femmes et elles racontent toute la même histoire. Elles ont dénoncé des faits d'inceste ou d'agression sexuelle sur leur enfant, de la part de l'autre parent. Alors, souvent pour "sortir" l'enfant d'une ambiance familiale anxiogène, le juge aux affaires familiales décide de placer l'enfant en foyer ou en famille d'accueil.
Et c'est là que les ennuis commencent. C'est ce qui est arrivé à cette Iséroise, Gabrielle, dont les deux enfants de 6 et 4 ans aujourd'hui, sont placés depuis deux ans. Elle les voit en visite médiatisée, c'est-à-dire sous surveillance d'un travailleur social. Or, le père de ses enfants qui, lui, a été mis en examen pour atteintes sexuelles sur sa fille, les voit en journée sans surveillance.
L'histoire de Gabrielle, mère désenfantée
Gabrielle ne comprend pas : "Ce sont les services sociaux qui m'avaient dit de ne pas présenter mes enfants à leur père, car ils s'étaient aperçus, eux aussi, qu'il y avait des attouchements. C'est que j'ai fait, mais cela m'est retombé dessus. Depuis, c'est compliqué et comme je médiatise mon histoire, on me punit. On m'a retiré la possibilité de voir mes enfants chez moi, et on a rétabli les visites médiatisées, dans un lieu neutre, sous surveillance. On est considéré comme des ennemis des enfants, des services sociaux, car on a dénoncé un crime d'inceste."
Gabrielle poursuit, avec émotion : "Je dois tenir pour mes enfants, qu'il y ait des traces pour leur montrer plus tard que j'ai agi pour les sortir de là, que j'ai tout fait pour qu'ils rentrent à la maison. Quand je les vois, j'essaie de nous mettre dans une bulle. Mais ils me posent des questions et, quand je leur explique ce qui se passe, on me le reproche."
Gabrielle estime dénoncer quelque chose de systémique : "Ce qui m'arrive arrive à d'autres, dans toute la France, il y a des centaines de dossiers comme le mien. C'est bien joli de faire des campagnes de communication pour demander aux enfants de parler ! Mais l'enfant n'est pas toujours cru et le parent alerteur est broyé par la machine judiciaire."
Une même situation appréciée différemment
Gabrielle explique être confrontée à une double procédure : "D'un côté, vous avez la justice pénale, qui a fait son travail puisque Monsieur a été mis en examen pour atteintes sexuelles, et de l'autre, il y a la justice civile. On peut donner au juge aux affaires familiales tous les documents qu'on veut, toutes les preuves, le plus souvent, il n'en tient pas compte. On a l'impression de l'agacer en essayant de montrer notre bonne foi. On est toujours suspecté de vouloir manipuler l'enfant pour nuire à l'ex-conjoint."
Maître Sablon, l'avocate de Gabrielle, admire sa cliente : "Je ne sais pas comment elle fait pour garder la tête hors de l'eau. Je ne comprends pas pourquoi, quand il y a un dépôt de plainte, cela aboutit à un placement de l'enfant ! J'ai cela dans tous mes dossiers. Je suis avocate, mais désormais je ne conseille plus à mes clients de déposer plainte !"
Après cette réunion de la Civiise, Édouard Durand s'était exprimé devant la presse : "À l'instant même où un enfant dit à sa mère que papa lui fait des choses qu'il n'aime pas, ces mères se trouvent piégées. Soit elles ne font rien et on les accuse de complicité. Soit elles veulent protéger leur enfant et on les accuse de manipulation. Nous devons choisir notre camp. Qui voulons-nous protéger ? Si ce sont les enfants, n'attendons pas qu'ils aient 40 ou 50 ans, pour leur dire, nous aurions dû vous protéger."
Ce que voudrait changer la Civiise, notamment, c'est que, quand un parent est mis en examen pour agression sexuelle, par exemple, même si, dans la loi, il est présumé innocent jusqu'à son procès, on ne puisse pas lui confier l'enfant le temps de l'instruction. Pour l'instant, légalement, ce n'est pas possible et cela fait que certaines mères ont l'impression d'envoyer leur enfant -je cite une femme que nous avions rencontrée il y a quelque temps- "dans la gueule du loup".
"Placer un enfant n'est jamais une fin en soi"
Alors, nous avons voulu savoir comment fonctionnaient les rouages de l'institution judiciaire. Nos demandes sont restées vaines du côté du juge aux affaires familiales. En revanche, nous avons pu rencontrer le directeur général adjoint du pôle famille, au sein du département de l'Isère. Alexis Baron a pris le temps de nous recevoir. "Je veux d'abord dire que le placement d'un enfant n'est jamais une fin en soi" souligne-t-il d'entrée. "C'est d'abord un impératif de protection. On fait un constat après de nombreuses mesures, après un travail éducatif, que la situation n'évolue pas favorablement. Mais dès que ce placement est mis en place, on travaille avec les parents, avec l'enfant, pour envisager dans les plus brefs délais, un retour dans une cellule familiale où l'enfant peut s'épanouir."
Et il poursuit : "Sans parler d'une situation précise en particulier, quand on en arrive au placement, c'est qu'il y a des éléments d'alerte importants. Il ne peut pas y avoir un placement, uniquement du fait d'avoir dénoncé une situation de violence commise par le conjoint."
L'aide sociale à l'enfance, l'ASE, agit toujours en fonction d'une décision de justice prise par un magistrat. Mais son rôle est aussi d'éclairer le dit magistrat par un rapport fait sur une situation familiale, pour l'aider à prendre sa décision.
Création du Mapif par des Iséroises
Gabrielle et d'autres Iséroises dans sa situation ont donc décidé de se regrouper au sein d'une association baptisée le MAPIF, le Mouvement pour l'Abolition de la Pédo-criminalité Institutionnalisée en France. Sabrina en fait partie : "Grâce au Mapif, qui va avoir le statut d'ONG, on aimerait regrouper ces parents protecteurs dans des recours communs mais avant tout, aussi, ce mouvement permet de sortir de l'isolement. Car on se retrouve broyé par la machine institutionnelle, privés de nos enfants. Le fait de pouvoir en parler ensemble, de parler de nos procédures, d'en parler avec nos avocats, bref, d'être dynamiques en ne subissant pas une situation, cela nous permet de tenir, de garder espoir, de garder le moral. De rester dignes ! On voudrait aussi mettre en place une gazette citoyenne pour que chacun sache comment procéder, quelle est la bonne marche à suivre. Car, quand on n'a jamais eu affaire à la justice, on peut faire des erreurs qui ensuite peuvent nous être préjudiciables. Donc voilà, le MAPIF organise la résistance !"
En Isère, 7.000 enfants font l'objet d'une mesure de protection quelle qu'elle soit. La moitié de ces enfants sont placés en foyer ou dans une famille d'accueil.
Ma France : Améliorer le logement des Français
Quelles sont vos solutions pour aider les Français à bien se loger ? En partenariat avec Make.org, France Bleu mène une consultation citoyenne à laquelle vous pouvez participer ci-dessous.
Isère : l'info en continu
Isère : les plus consultés
Métrocâble entre Fontaine et Saint-Martin-le-Vinoux : le rapport de la commission d'enquête jette un froid
France Bleu IsèreMétéo : la neige en basse altitude en Isère, le département reste en vigilance orange
France Bleu IsèreMétropole de Grenoble : le profil de l'homme soupçonné de viols, agressions sexuelles et violences en série se précise
France Bleu Isère