Société

INTERVIEW | Dix ans après les émeutes, qu'est-ce qui a changé à Clichy-sous-Bois ?

Par Marina Cabiten, France Bleu Paris Région et France Bleu mardi 27 octobre 2015 à 4:00

La cité du Chêne pointu, à Clichy-sous-Bois
La cité du Chêne pointu, à Clichy-sous-Bois © Maxppp

Le 27 octobre 2005, suite à la mort de deux adolescents poursuivis par la police à Clichy-sous-Bois, des violences urbaines ont éclaté dans cette commune de Seine-Saint-Denis et ont gagné plusieurs villes de France. Devenue un symbole des banlieues, Clichy a-t-elle changé dix ans après ?

Clichy, un cliché ? La commune de Seine-Saint-Denis d'où sont parties les émeutes de 2005, suite à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, est en tout cas devenue le symbole de la souffrance des banlieues françaises. Deux journalistes s'y sont rendues régulièrement pendant un an, pour pouvoir passer outre les idées reçues. Bahar Makooi et Joséphine Lebard retracent leur expérience dans un livre, "Une année à Clichy, la ville qui rêvait qu'on l'oublie" (éditions Stock). 

-Pourquoi Clichy veut-elle se faire oublier ? 

Joséphine : Chez les promoteurs immobiliers, il y a les maisons témoins. Clichy est devenue une sorte de ville témoin. Les journalistes viennent à intervalles réguliers. Par exemple en janvier après les attentats, parce qu'on faisait nécessairement le lien entre islamisme et banlieue. Quand quelques semaines plus tard Manuel Valls parle d'"apartheid social", encore une fois c'est là que viennent les journalistes pour évoquer les problématiques liées aux quartiers. Clichy aimerait bien que les médias l'oublient un peu. 

Bahar : Certains habitants voudraient surtout qu'on cesse de les rattacher aux événements de 2005. Ils ont envie qu'on les voit différemment. 

-Clichy se sent-elle aussi parfois oubliée, des politiques ? 

Joséphine : Je ne pense pas qu'on puisse dire que Clichy est oubliée des politiques, ils y vont beaucoup depuis les émeutes. Récemment un nouveau groupe scolaire a été inauguré, le groupe Claude Dilain (ndlr : du nom de l'ancien maire de Clichy, mort en mars 2015). Il y avait à cette inauguration la ministre de l'Éducation nationale, la ministre de la Justice, le président de la région Ile-de-France et le président de l'Assemblée nationale. Est-ce qu'il y a énormément d'inaugurations d'écoles pour lesquelles des politiques de cette importance se déplacent ? Je crois que non.  

Bahar : C'est vrai aussi que pour certains hommes politiques, c'est pas mal de montrer qu'on va à Clichy.

-Qu'est-ce qui a changé à Clichy en dix ans ? 

Joséphine : Il y a eu un plan de rénovation urbaine sur tout le haut Clichy (ndlr : un plan acté avant les violences de 2005). Les nouveaux immeubles n'ont rien à voir avec La Forestière, qui était la grande cité du haut Clichy (détruite, ndlr). Ils sont moins hauts, beaucoup plus beaux. Une agence Pôle emploi a ouvert, un commissariat aussi. Avant, Clichy dépendait du commissariat du Raincy. Il n'y avait pas de police dans la ville, c'est quand même assez fou. Il y a d'autres projets à venir : la villa Médicis (ndlr : l'équivalent de la prestigieuse résidence française pour artistes à Rome), la gare du Grand Paris express... En revanche, en dix ans la cité du Chêne Pointu avec ses marchands de sommeil n'a pas avancé dans le bon sens. Des mamans montent toujours dix étages à pied pour ramener leurs courses, faute d'ascenseur en marche. 

Bahar : Le taux de chômage n'a en revanche pas changé. Il y a des nouveaux immeubles, mais les gens qui vivent dedans ont toujours autant de difficultés économiques. Par ailleurs, une grande partie des problèmes de la ville vient de ses copropriétés privées dégradées. C'est donc assez compliqué pour l'État d'intervenir. Il commence aujourd'hui, dans le cadre d'une opération internationale, à racheter un par un des logements pour pouvoir les rénover. Pourquoi cette opération n'a pas commencé plus tôt ? Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c'est qu'à Clichy on attend. Beaucoup. On attend le bus le matin, on attend ce tramway qui devait arriver il y a très longtemps, les travaux ont été retardés parce que les communes voisines ne le voyaient pas d'un bon oeil, ils avaient peur qu'il n'amène dans leurs communes des populations plus pauvres. Les gens sont très patients à Clichy-sous-Bois.

-Est-ce que les relations avec la police ont changé depuis 2005 ?

Joséphine : On ne peut pas vous répondre, car on a sollicité la police mais notre demande est restée sans réponse. On le regrette. 

-Quel regard portent les Clichois sur ces émeutes, dix ans après ? Est-ce qu'il y a des regrets ? 

Bahar : On a croisé un ancien émeutier, qui est aujourd'hui chef d'entreprise à Clichy, il possède un supermarché qui emploie beaucoup de monde. Il regrette ce qui s'est passé en 2005. Il a l'impression d'avoir été poussé à la faute dans un but politique. Que la police l'a poussé à la faute, pour servir un politicien qui s'appelle Nicolas Sarkozy (ndlr : alors ministre de l'Intérieur), et qui a ensuite été élu président de la République. Il se dit que si c'était à refaire, ce n'est pas comme ça qu'il voudrait se révolter, parce que lui appelle ça "sa révolution". Il faut savoir qu'à Clichy, il y a ceux qui appellent ça "les événements", avec un peu de pudeur, et les jeunes qui disent surtout "les révoltes". Donc c'est quand même qu'il y avait des idées derrière.  

 Joséphine : Il y a aujourd'hui encore une envie de changement, une envie qu'on porte un regard différent sur cette ville et ses habitants, de ne pas être jugé sur un lieu de résidence. Il y a un sentiment de relégation qui existe toujours, que les chances ne sont pas les mêmes quand on habite Clichy-sous-Bois ou Paris.

Bahar : C'est même pire qu'avant. Il y a dix ans, Clichy-sous-Bois avait déjà une mauvaise image, mais suite à la mort de Zyed et Bouna et surtout aux émeutes qui ont suivi, cette image négative lui colle encore plus à la peau, même à l'étranger ! 

Comment imaginez-vous Clichy-sous-Bois dans dix ans ? 

Joséphine : On se dit que la ville sera désenclavée. Mais est-ce que les Clichois auront accès au bassin d'emplois, est-ce qu'il y aura une plus grande mixité sociale ? 

Bahar : On a envie d'être optimiste. On imagine tout le quartier du Chêne Pointu refait, un centre administratif, le tramway, le métro. Surtout, on imagine qu'on irait plus facilement et plus souvent, donc un plus grand mélange et un regard différent sur les Clichois. Je me souviens d'une jeune fille qui m'a beaucoup marquée, qui s'appelle Cissé et qui a 16 ans. Cissé n'aime pas trop quitter Clichy parce qu'elle a l'impression qu'on la regarde mal à l'extérieur. Ce n'est peut-être pas vrai, c'est peut-être seulement dans sa tête. Mais c'est quand même terrible. À 16 ans, c'est la vie qui commence. Se dire qu'on a peur du regard des autres quand on va à Paris, je trouve ça vraiment triste. J'espère que dans dix ans, Cissé sera fière, prendra le tramway pour aller à Paris et dans les villes à côté, sans avoir peur du regard des autres.

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"Une année à Clichy, la ville qui rêvait qu'on l'oublie", de Joséphine Lebard et Bahar Makooi, est paru aux éditions Stock.