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Société

Kouamé, migrant africain, ouvrier toulousain et écrivain

mardi 17 avril 2018 à 4:06 Par Bénédicte Dupont, France Bleu Occitanie

Alors que le projet de loi Asile et Immigration est débattu cette semaine à l'Assemblée Nationale, un jeune migrant est invité depuis un mois sur les plateaux télé et les studios de radio. Kouamé, 20 ans, installé à Toulouse, a écrit un livre pour raconter son voyage au bout de l'enfer.

Kouamé travaille chez un sous-traitant aéronautique au Mirail, il prend des congés sans solde pour répondre aux invitations des médias à Paris.
Kouamé travaille chez un sous-traitant aéronautique au Mirail, il prend des congés sans solde pour répondre aux invitations des médias à Paris. © Radio France - Bénédicte Dupont

Toulouse, France

Le micro-ondes tourne. Kwamé s'excuse de devoir dîner en vitesse pendant l'interview. Il vient de rentrer du travail, son scooter garé dans l'entrée de son studio pour éviter de se le faire voler. Le jeune homme part le soir même en train pour Paris. Voyage express, il est invité par Arte pour parler de son livre, il a pris un jour de congé sans solde. Il a l'habitude maintenant. France 2, France Inter, France 5, Ouest France, la Dépêche. Il connait déjà les questions, souvent les mêmes. Et s'efforce d'y répondre, avec attention, avec précision. Même les détails les plus pénibles, il prend le temps de les raconter. En 2012, quand des hommes sont entrés chez lui, armés, ont menacé ses parents. Ils ont forcé sa mère à tirer sur son père avant de l'abattre. Ils ont violé sa sœur. Sous ses yeux. Kouamé avait 14 ans et demi. Il voulait être professeur comme son père, professeur de mathématiques. 

INTERVIEW EN INTÉGRALITÉ (18'58'') avec Bénédicte Dupont

"Revenu des Ténèbres"

Son voyage, il le raconte dans un livre, Revenu des Ténèbres, paru aux Editions XO. En quatre semaines, l'éditeur a déjà commandé des ré-impressions, 23.000 exemplaires ont été tirés. Kouamé ne donne publiquement ni son nom de famille, ni le pays d'où il vient. Par sécurité, pour sa sœur restée là-bas, sa sœur qu'il a tous les jours au téléphone. À elle aussi il a raconté, peut-être moins que dans son livre, son exil. C'est elle qui l'y a poussé. Une première étape au Ghana, le transfert à 21 "en position fœtale" dans un pick-up vers la Libye où il est exploité comme maçon et où il est traité "comme un singe", l'Algérie "pire encore", le Maroc puis une traversée dans un Zodiac en panne, entassés à 54 où il voit une femme se noyer. Une longue fuite parce que partout on l'embobine, on lui dit "qu'ailleurs c'est mieux", une longue fuite où il se fait "rouler dans la farine en permanence" et extorqué de ses économies. Il arrive en Espagne puis monte en bus en France fin avril 2015 à Bordeaux. Il croise à la gare un voyageur, un Français, avec qui il sympathise, et qui lui suggère d'aller plutôt à Toulouse, ce qu'il fait.

Quand j'entends les gens parler des migrants, à la télé, j'ai l'impression que ce ne sont que des chiffres. Je veux témoigner pour expliquer que nous ne venons pas parce que c'est la fête, nous venons en France car nous sommes poussés à partir. Les gens ignorent encore les détails de ces voyages migratoires. Il faut que je le raconte.

Dans son livre, le jeune homme raconte aussi son parcours toulousain. Toulouse qu'on lui a indiqué par hasard et qu'il a fini par aimer. Kouamé n'a jamais connu la rue, lui. Arrivé mineur en Haute-Garonne, il a été pris en charge par le Conseil Départemental et a passé de nombreuses nuits dans un hôtel près de la gare Matabiau. Il a pu intégrer une formation technique à l'Icam à Patte d'Oie, faire un stage et être embauché comme tourneur-fraiseur chez un sous-traitant aéronautique, au Mirail. Il a un CDI. Et va payer des impôts l'an prochain. C'est lui qui en parle des impôts, comme un aboutissement. "C'est une fierté. Je vais enfin rendre à la France ce qu'elle m'a donné. C'est à mon tour". Il a aussi connu la crainte d'être arrêté quand la préfecture lui a notifié en juin 2016 une obligation de quitter le territoire (OQTF). En septembre dernier, il a fini par obtenir un titre de séjour provisoire. Il compte le faire renouveler en septembre.

Le migrant et le président

Kouamé a eu l'occasion de rencontrer Emmanuel Macron, qui a lu son livre. Mieux, le chef de l'Etat a parlé de Kouamé dans son premier discours devant les Nations Unies en septembre dernier.

J'ai entendu aussi Kouamé, et c'est sa voix que je veux ici porter. Jeté sur les routes, il a traversé l'Afrique avant de remettre son sort en Libye entre les mains de passeurs. Il a traversé la Méditerranée, il est parvenu à bon port, quand tant d'autres périssaient en mer. Le réfugié, le déplacé, ou celui qu'on appelle tristement le « migrant », est en réalité devenu le symbole de notre époque. Le symbole d’un monde où aucune barrière ne pourra s'opposer à la marche du désespoir, si nous ne transformons pas les routes de la nécessité en route de la liberté. — Discours d'Emmanuel Macron devant les Nations Unies le 20 septembre 2017

La politiquer l'intéresse, il la suit. Il a même regardé l'interview du Président à la télévision dimanche. Il sait aussi qu'une loi sur l'immigration est discutée en ce moment à l'Assemblée. "J'ai confiance dans le peuple français. Ils vont essayer de faire changer les choses et de vivre ensemble avec nous. La priorité c'est de trouver un toit aux migrants qui dorment dehors. Ensuite faciliter l'accès aux papiers." Kouamé va retourner en Afrique pour la première fois cet été. Voir sa sœur, qu'il n'a pas revue depuis six ans, depuis l'assassinat de leurs parents. Un jour, il reviendra pour de bon en Afrique. Dans son pays ou un autre, diriger un orphelinat "pour être entouré d'enfants qui ont perdu leurs parents et leur donner l'envie de vivre".