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Société DOSSIER : Mai-68

Mai-68 à l'ORTF : "On était des terroristes de la liberté!"

jeudi 10 mai 2018 à 6:02 Par Laurent Philippot, France Bleu Normandie (Seine-Maritime - Eure) et France Bleu

Habitant du Vaudreuil dans l'Eure, ancien rédacteur en chef de France Bleu Normandie, Marc Alvarez a été un des 43 journalistes licenciés à l'ORTF, l'Office de Radio-Télévision Française, en 1968 pour avoir fait grève. Il avait alors 23 ans et a dû attendre 13 ans avant être réintégré.

Les salariés de l'Office de Radio-Télévision Française ont été en grève du 17 mai au 23 juin 1968
Les salariés de l'Office de Radio-Télévision Française ont été en grève du 17 mai au 23 juin 1968 - PhotoPQR/Ouest France

France

Durant les événements de Mai-68, certains journalistes, comme Marc Alvarez, ont ouvertement pris le parti des manifestants. L'ancien reporter, qui vit aujourd'hui au Vaudreuil dans l'Eure, a même été licencié de l'ORTF (l'Office de Radio-Télévision Française), à l'âge de 23 ans, pour avoir fait grève. Il a dû attendre 13 ans avant d'être réintégré et de devenir, par la suite, le rédacteur en chef de France Bleu Normandie. 

France Bleu Normandie : Marc Alvarez, vous avez terminée votre carrière en tant que rédacteur en chef de France Bleu Normandie et vous l'avez commencé en mars 1968 comme journaliste à l'ORTF. Votre contrat n'a pas duré très longtemps ? 

Marc Alvarez : C'est l'un des contrats les plus courts en CDI de l'histoire de l'audiovisuel public, puisque j'ai été licencié en début d'été, même pas un contrat de six mois. 

Quelle raison à ce licenciement ? 

Officiellement, parce qu'il y a avait eu grève à l'ORTF. J'ai fait partie de ce mouvement, mais c'était après la nuit des barricades (le 10 mai 1968, NDLR), après la grande manifestation en faveur du général de Gaulle le 30 mai.  Nous nous sommes mis en grève et très vite, on nous a fait comprendre, une fois la grève terminée, que tout cela n'était finalement pas si grave et qu'il n'y aurait pas de sanction. Mais les sanction sont tombées, d'une manière un peu vicieuse de la part de la direction de l'ORTF. Comme les journaux radio avaient quand même pu être diffusés pendant la grève des journalistes, on nous a dit que finalement il y avait trop de monde, c'était en quelque sorte les prémices d'un licenciement économique. 

Vous faisiez grève, pourquoi ? Vous ne supportiez plus la manière dont vous deviez traiter l'information ? 

Absolument. Pendant les évènements de Mai-68, les journalistes ont pris le pouvoir. Il y avait bien une rédactrice en chef, Jacqueline Baudrier, mais elle n'avait plus son mot à dire, parce que nous voulions, comme nos confrères, informer les auditeurs de ce qui se passait dans le pays. Nous avons pris le pouvoir, nous avons pu faire des reportages au même titre que nos confrères de RTL ou d'Europe1. Évidemment, ça n'a pas été apprécié, parce que l'ORTF était considéré comme la voix de la France par de Gaulle. On voulait avoir la liberté de pouvoir nous exprimer sans avoir une épée de Damoclès d'un ministère au-dessus de nos têtes. C'était le cas.

Il y avait un service de liaison interministériel pour l'information à Matignon. Tous les sujets sensibles ne pouvaient être diffusés à la télé ou à la radio qu'avec l' accord du SLII (service de liaison interministériel pour l'information)" - Marc Alvarez

Quelle crédibilité avaient les journalistes de l'ORTF sur le terrain ? 

C'était compliqué, nous étions la voix de la France. Nous étions parfois insultés. Des voitures siglées ORTF ont même été caillassées, comme étant à la solde du pouvoir. 

Quarante trois journalistes ont été licenciés. Tout le monde n'était pas en grève. Ça se passait comment à la rédaction entre grévistes et non-grévistes ? 

C'était un peu tendu. Il y avait, de la part de ceux qui travaillaient, un peu de jalousie car ils avaient fait le choix du pouvoir, d'être des jaunes. Il y a eu des attaques, des moments qui n'ont pas été faciles à vivre. 

Si à 20 ans, on ne veut pas faire quelque chose pour la liberté, on ne le fera jamais" - Marc Alvarez

C'est un choix que nous avons fait au regard de ceux qui ont fait un choix de carrière. La bataille n'a pas été perdue, car quelques années plus tard, l'ORTF a évolué et a permis cette liberté qui n'existait pratiquement pas quand nous nous étions en poste. 

En août 1968, vous recevez votre lettre de licenciement. Quelle est votre réaction ? 

Je ne l'ai pas ouverte tout de suite. On nous avait tellement menti. C'est pas facile de dire la vérité. Il y a des journalistes qui se battent pour la vérité, mais ce sont pas les journalistes qui sont les plus aimés, du pouvoir en tous les cas. 

Cette image de rebelle de Mai-68, elle vous a collé longtemps dans votre carrière ? 

Vous êtes fiché ! On était des agitateurs, des terroristes intellectuels, ça nous a marqués. Il a fallu attendre des années et l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981 pour pouvoir retourner travailler dans le service public. 

Vous avez gardé votre lettre de licenciement ? 

Oui et c'est drôle. Elle est estampillée "France Inter vous accompagne partout, toujours en musique". C'est assez cocasse. 

Journaliste, Marc Alvarez aurait aimé être comédien. A la retraite depuis 2008, il s'occupe désormais du salon fleurs et jardins du Vaudreuil - Radio France
Journaliste, Marc Alvarez aurait aimé être comédien. A la retraite depuis 2008, il s'occupe désormais du salon fleurs et jardins du Vaudreuil © Radio France - Laurent Philippot

Selon vous, cinquante ans après, que reste-t-il de Mai-68 dans la presse ? 

Moi, je suis choqué de voir que la plupart des groupes, ce sont des financiers, pas des hommes de presse. Je trouve ça très regrettable. Il n'y a plus de Pierre Lazareff, ce sont des financiers qui jouent au Monopoly avec les médias. Une presse forte et indépendante est absolument nécessaire. 

Le monde économique a pris le pas sur le monde de la liberté, c'est dangereux - Marc Alvarez

Aujourd'hui, la liberté de la presse est très relative et je ne comprends pas que des journalistes ne réagissent pas plus. Des états généraux de la presse seraient nécessaires et je ne vois pas grand chose venir. Ça m'inquiète. J'espère qu'il y aura des hommes capables de se révolter, dans le bon sens du terme, pour que l'homme soit meilleur qu'il n'est. 

Pour aller plus loin

Et si vous êtes de passage à Paris, ne manquez pas , Silence Radio - Mai 68 à l'ORTF , l'exposition  visible à la Maison de la Radio jusqu'au 29 juin 2018. mar