Société

Démantèlement imminent pour le bidonville de la Porte de la Chapelle à Paris

Par Alexandra du Boucheron, France Bleu Paris et France Bleu lundi 16 janvier 2017 à 5:50 Mis à jour le vendredi 20 janvier 2017 à 12:58

Le bidonville rom s'étend sur près d'un kilomètre, le long de la voie ferrée désaffectée de la Petite couronne.
Le bidonville rom s'étend sur près d'un kilomètre, le long de la voie ferrée désaffectée de la Petite couronne. © Radio France - AB

La justice a ordonné l'évacuation d'une partie du bidonville rom installé dans le 18e arrondissement de la capitale. L'autre partie, qui compte pourrait être évacuée en même temps selon les associations. Plus de 550 personnes vivent dans ces deux bidonvilles séparés de quelques centaines de mètres.

Il n'y a pas de trêve hivernale pour les bidonvilles. Lundi dernier, le tribunal de grande Instance de Paris a ordonné l'expulsion dans un délai de quatre semaines de la" partie ouest" de celui de la Porte de la Chapelle après la demande d'expulsion en référé déposée par SNCF Réseau, propriétaire du terrain ; en septembre, elle avait déjà ordonné un commandement de quitter les lieux sous 48H pour la "partie est". "Nous pensons que les deux parties seront évacuées d'un coup", indique André Feigeles, du collectif Roms Paris qui déplore que, "souvent, le droit de propriété prévaut sur celui de la survie des gens".

Ce bidonville s'est installé sur les anciennes voies ferrées qui longent le boulevard Ney, à l'endroit même où, en février dernier, un autre a été démantelé. "Les habitants se sont réfugiés dans d'autres bidonvilles de région parisienne, comme à Épinay-sur-Seine, Saint Denis, Saint Ouen, avant d'être de nouveau expulsés. La plupart est revenue porte de la Chapelle dès le mois de juin et le bidonville s'est recréé" explique André Feigeles, c'est un phénomène que l'on constate depuis une quinzaine d'années : chaque fois que l'on détruit un bidonville, un autre se crée ou s'agrandit".

Dans la "partie ouest" du bidonville. Une rue dans la rue.  - Radio France
Dans la "partie ouest" du bidonville. Une rue dans la rue. © Radio France - AB

Les premiers Roms sont arrivés en juin et se sont installés à l'est de la rue de la Chapelle, ils sont aujourd'hui plus de 250 selon les associations. Un autre groupe est arrivé en septembre et a construit ses cabanes sur la partie ouest de la rue de la Chapelle, entre le pont ferroviaire et le pont des Poissonniers. 300 personnes y vivent. Les deux parties sont espacées de quelques centaines de mètres.

Des centaines de baraques

Le bidonville rom fait face au nouveau centre d'accueil des migrants, ouvert en novembre. La "partie est" est à peine visible de la rue. Les cabanes sont installées sur les rails, en contrebas d'un grand mur. Pour y accéder, il faut escalader le mur à l'aide d'une échelle posée dans la rue ou passer par une passerelle et marcher quelques mètres sur les rails.

L'échelle est l'un des deux points d'accès à la "partie est" du bidonville de la Porte de la Chapelle. - Radio France
L'échelle est l'un des deux points d'accès à la "partie est" du bidonville de la Porte de la Chapelle. © Radio France - AB

Dans la "partie ouest", le tiers du bidonville se trouve sous le pont ferroviaire, dans l'obscurité la plus totale et le bruit continu des voitures qui passent sous le pont. Au sol, pour se protéger des rails, les habitants ont posé des tapis. On accède à ce bidonville soue le pont, en passant au-dessus d'un petit mur et en poussant un grillage, il y a juste de quoi laisser passer un adulte. Les habitations en bois et en carton sont alignées de part et d'autre de cette "allée". C'est une rue dans la rue. Il y a des centaines de baraques sur le même mode de construction, avec des fenêtres et des portes dépareillées, une cheminée qui laisse une longue trace noire sur le mur d'enceinte du bidonville et qui permet de se réchauffer au poêle, du papier peint, une télévision, une cuisinière et un grand lit pour toute la famille. L'électricité a été installée grâce à des câbles qui passent juste au-dessus de la tête des habitants. Il n'y a pas d'eau courante. Pour éviter les risques d'incendie, les cabanes sont souvent espacées les unes des autres.

Dans les bidonvilles parisiens, la technique de construction des cabanes est bien rodée. - Radio France
Dans les bidonvilles parisiens, la technique de construction des cabanes est bien rodée. © Radio France - AB

Mais le froid polaire des derniers jours a surpris les habitants : "le bois manque, il fait froid", raconte Constantine. Un jeune homme de 32 ans qui a laissé sa femme et ses enfants en Roumanie il y a neuf ans pour vivre en France avec ses frères et trouver du travail. "C'est difficile ici pour tout le monde, explique-t-il, mais on veut rester, c'est quand même mieux que ce que l'on peut trouver en Roumanie. On ne veut pas être expulsés". L'annonce d'un démantèlement imminent angoisse les habitants. Constantine a connu dix bidonvilles. A chaque fois, il a été expulsé.

Constantine, 32 ans, habite dans cette cabane. Il a connu dix bidonvilles en neuf ans. - Radio France
Constantine, 32 ans, habite dans cette cabane. Il a connu dix bidonvilles en neuf ans. © Radio France - AB

Les bâtisseurs de cabanes

Plusieurs associations, comme L'Ecole dans la rue ou le collectif Roms à Paris, viennent en aide aux Roms des bidonvilles. "Ils sont complètement autonomes, ils savent très bien vivre sans nous, explique Nicolas Clément du Secours catholique, membre du collectif Roms à Paris. Notre travail, c'est de les persuader qu'on peut les aider à s'insérer, notamment grâce à l'éducation pour les enfants. On les aide à trouver une domiciliation, une adresse indispensable pour faire des démarches administratives, obtenir une aide médicale, trouver du travail, inscrire les enfants à l'école". L'école est la principale préoccupation des associations et les démantèlements mettent fin à tous leurs efforts. Pour elles, la solution est de laisser les Roms se stabiliser quelques mois dans un bidonville, le temps de construire un projet d'habitats temporaires dignes, "pour qu'ils trouvent leurs places de travailleurs immigrés. Comme l'ont fait des générations d'immigrés avant eux", indique André Feigeles. Les nuitées d'hôtel proposées par la préfecture sont souvent refusées par les familles car elles se trouvent à des dizaines de kilomètres de la capitale, or leurs activités économiques sont à Paris et Petite couronne.

Les bénévoles, aidés des enfants du bidonville, fabriquent des banderoles contre un démantèlement qu'ils craignent imminent.  - Radio France
Les bénévoles, aidés des enfants du bidonville, fabriquent des banderoles contre un démantèlement qu'ils craignent imminent. © Radio France - AB

En décembre 2015, des habitants du bidonville de la Porte de Clignancourt ont également créé une association : Les Bâtisseurs de cabanes. L'objectif est de trouver une alternative humanitaire aux expulsions sans solution de relogement : des constructions d'habitats temporaires dignes. Avec des entreprises partenaires, elle a proposé son projet au Conseil municipal de Paris. En février 2016, celui-ci a voté un voeu stipulant qu'une étude de faisabilité serait menée pour une réalisation du projet en 2017 au plus tard. Malgré le démantèlement du bidonville de Clignancourt, l'association existe toujours. Beaucoup de ses membres se sont installés à la Porte de la Chapelle.

Le tribunal a également ordonné l'expulsion de l'autre bidonville rom de la capitale, un campement plus petit situé rue Ernest-Roche dans le 15e arrondissement et où vivent une centaine de personnes.