Société

Témoignages : paroles de migrants et d'accueillants en Isère

Par Laurent Gallien, France Bleu Isère jeudi 1 décembre 2016 à 20:30

Anne-Laure et Michel accueillent régulièrement des migrants africains chez eux
Anne-Laure et Michel accueillent régulièrement des migrants africains chez eux © Radio France - Laurent Gallien

A l'occasion des premiers "États généraux des migrations" organisés samedi 3 décembre à Grenoble, en présence notamment de Daniel Pennac et Daniel Cohn-Bendit, France Bleu Isère a rencontré des migrants africains et une famille d'accueil qui témoignent de leur vie et de leur engagement

"Quand je les vois je vois mes ancêtres Huguenots expulsés de France, je vois des êtres humains... comme moi". Assis confortablement dans un fauteuil de sa maison de Bresson (Isère), Michel Cauzid parle de sa notion de l'accueil. En face Robert et William (prénoms d'emprunt) acquiescent en silence. Ce mineur et ce jeune majeur (21 ans), ont fuit la République démocratique du Congo, RDC, où leurs vies étaient menacées disent-ils, et sont logés pour quelques semaines chez les Cauzid.

Qu'est-ce qui a poussé ce couple a remplir à nouveau leur maison après avoir élevé quatre enfants? "Parce que pour moi c'est insupportable qu'il y ait des gens qui dorment dans la rue" explique Anne-Marie "ça m'amène à le dire mais il faut agir aussi! Et en fait on est passé d'un sentiment d'impuissance, au pouvoir d'agir, et d'agir avec d'autres". Après des tentatives d'accueil plus ou moins réussies de sa propre initiative, le couple s'est en effet inscrit dans la démarche du réseau de famille d'accueil du Diaconat protestant* : les migrants restent quelques semaines mais pas plus et tournent au sein des familles d'accueil.

"Si chacun fait un peu ça fera beaucoup"

L'accueil "ça me permet de comprendre de l'intérieur les problèmes, et de nouer des amitiés aussi", ajoute Anne-Marie. Pour Michel "ça donne du punch, de la joie de vivre. Il faut agir. Il ne faut pas se laisser emberlificoter par des gens qui nous disent que c'est terrible mais qu'on ne peut rien faire, non! On peut faire des choses. Pas beaucoup mais on peut en faire, et si chacun fait un peu ça fera beaucoup".

La source de son engagement le couple Cauzid la trouve aussi dans son histoire. Outre les ancêtres Huguenots de Michel exilés de force à Berlin, Anne-Marie a un grand-père exilé Russe. Et puis dans leur jeunesse ils ont eu la chance de voyager deux ans en Afrique, "et chaque soir quand on demandait si on pouvait dormir là, on a toujours été accueillis" explique Michel. "On a appris l'accueil et on n'a pas arrêté d'accueillir".

Quant au regard que peut jeter le reste de la société française Anne-Marie explique : "Si ça nous arrive on ira où? Si on n'accueille pas aujourd'hui alors qu'on est riche on ira où? Et puis on a un fils qui est migrant! Il a travaillé à Londres, à Singapour maintenant à Vancouver... on nous dit ici qu'il y a des bons migrants, ceux qui viennent chercher la protection de la France, et des mauvais migrants économiques... mais nos enfants vont chercher des situations meilleures à l'étranger! Ce sont des migrants économiques!"

"L'immigration c'est l'ADN de l'humanité"

Et ces migrants? Comment jugent t-ils l'accueil qui leur est fait et le regard que nous portons sur eux? Robert le confesse : sa situation de mineur déclaré majeur, promené entre Préfecture et Conseil départemental, n'est pas celle qu'il imaginait. Il y a eu la rue aussi. "Mais c'est bien quand même". Il explique dans son français hésitant et timide qu'il veut faire "de l'électricité" et "sortir ingénieur".

Anne-Marie et Michel accueillent régulièrement des migrants chez eux

A 21 ans William est triste d'avoir laissé sa famille mais heureux d'avoir pu sauver sa vie. Une vie qui n'est peut-être pas aussi facile ici qu'il l'imaginait mais de toute façon "la vie c'est toujours difficile, c'est toujours un combat" Son regard sur les reportages qui parlent des migrants ici est un peu ironique : "on montre toujours les africains qui prennent les bateaux, mais pas les blancs. Dans mon pays il y a des blancs qui font du commerce, ils n'ont pas de papiers et circulent librement".

A 35 ans Mahou (prénom d'emprunt) est plus âgé et plus installé en France, où il ne se trouve malgré tout que depuis trois ans. Mais ce congolais d'origine a déjà pas mal bourlinguer en Afrique avant d'arriver ici, où il a désormais un travail qui est au moins son troisième métier. La France a d'abord été pour lui le choc d'un accueil qu'il juge déplorable à la Préfecture, mais il a plutôt une bonne image du pays. "Aujourd'hui je ne veut pas être un étranger en France, je veux être d'ici".

Paroles de migrants

Mahou encourage les Français à avoir une vision positive de l'immigration : "c'est la main d’œuvre qui créé la richesse [...] et puis il y a conflit d'intérêt parce que si certains ont des problèmes avec les migrants il y a des firmes, voir des pays entiers (référence à l'Allemagne vieillissante qui a ouvert ses portes) qui ont des besoins de mains d’œuvre".

"L'immigration c'est l'ADN de l'humanité, en Europe en Amérique en Afrique comme ailleurs, dès le début les gens ont commencé à migrer et ce n'est pas demain que ça va s'arrêter". Avant de conclure : "si l'immigration est un tel problème pourquoi la France a un premier ministre d'origine espagnol ? Il faut qu'il démissionne immédiatement si c'est un problème tellement important".

* Le "Diaconat protestant", association d'entraide de l'Eglise protestante unie, rassemble une vingtaine de familles d'accueils dans le bassin grenoblois et n'accueille que des migrants auxquels l'Etat n'apporte pas de solution d'hébergement.

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