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Société DOSSIER : Paroles de mineurs

PAROLES DE MINEURS - Mohand Tifra, kabyle et mineur de fond à Saint-Étienne

mardi 27 novembre 2018 à 14:38 - Mis à jour le mardi 27 novembre 2018 à 22:38 Par Sandrine Morin et Denis Souilla, France Bleu Saint-Étienne Loire et France Bleu

ÉPISODE 7 - Dix portraits, dix vies, une mine. France Bleu Saint-Étienne Loire vous propose pour cette nouvelle rencontre de découvrir le parcours de Mohand Tifra, un Kabyle arrivé à Saint-Étienne à l’âge de 19 ans en 1948.

Mohand Tifra, ancien mineur de fond, piqueur de charbon, venu de Kabylie en Algérie
Mohand Tifra, ancien mineur de fond, piqueur de charbon, venu de Kabylie en Algérie © Radio France - Alexandre Czuczman

Saint-Étienne, France

C'est un dialogue émouvant entre deux hommes, un père et son fils aîné très fier de son "papa". Mohand Tifra est né le 22 avril 1928 en Algérie et Karim Tifra est né le 7 juillet 1965. Une génération sépare les deux hommes. Et à deux voix, ils livrent le parcours d’un émigré venu de Kabylie. Un homme qui a travaillé trente ans au fond à des milliers de kilomètres de la terre de ses racines.

Mohand Tifra : "Pendant trente ans, je n’ai été que dans la mine. La mine toujours."

"Je suis arrivé à Saint-Étienne en 1948. J’ai commencé le travail, j'avais 19 ans. J'ai embauché à la mine. Mon frère travaillait déjà là-bas à Couriot. Je suis arrivé par bateau à Marseille. Et pendant trente ans, je n’ai été que dans la mine. La mine toujours." 

La peur de sa vie

Karim, le fils, raconte des anecdotes qui ont marqué la vie professionnelle de son père. "Tu as été piqueur, papa ?". Mohand n'a perdu aucun souvenir. "J'ai piqué, j'ai tout fait. J'ai eu peur quelques fois. Quand j'ai commencé le travail je suis tombé dans le charbon en dessous..."

Cette histoire, son fils Karim sen souvient bien. "Un jour qu’il travaillait, il y a eu un éboulement, du charbon lui est tombé dessus, il est tombé dans une benne qui était là pour récupérer le charbon. Il a eu très peur."  

Mohand Tifra est arrivé à Saint-Étienne en 1948 et a débuté la mine à 19 ans.  - Radio France
Mohand Tifra est arrivé à Saint-Étienne en 1948 et a débuté la mine à 19 ans. © Radio France - Alexandre Czuczman

Devenir Stéphanois, les pieds dans la neige

Et le père reprend le fil de ses souvenirs. "J’habitais à la rue Tarentaise, vers Beaubrun. Je travaillais le matin surtout mais je faisais même des nuits. Je travaillais beaucoup pour gagner de l’argent, pour qu’ils me payent comme tout le monde, hein." 

- "Est-ce que tu te sens Stéphanois, papa ?"                              
- "Oui, un petit peu. Enfin, pas un petit peu... Beaucoup !" 

Puis Karim interroge son père : "Quand tu es arrivé, c’était comment Saint-Étienne ? Qu’est ce qui t’a surpris toi qui venais d’un petit village, qui était dans les montagnes." Mohand venait d'Aghabala un village limitrophe de Timezrit en Kabylie, comme beaucoup dans les mines d'ailleurs. Il se souvient qu'il a "trouvé beaucoup de neige ici", raconte le vieux monsieur. 

"Mais est-ce que tu te sens Stéphanois ?", insiste le fils. "Oui, un petit peu si tu veux. Beaucoup. De 1948 à maintenant ça fait beaucoup d’années. Plus de 70 ans. Je suis Stéphanois."  

Il n'est jamais allé voir de matchs

Karim tente alors de mieux comprendre cet attachement à sa terre d'adoption. Se sentir Stéphanois, avec grand "OUI" dans la voix et dans les yeux de Mohand mais sans cet élan particulier du ballon rond. 

Tu aimes bien les Verts, papa ?" "Eh bien , je ne suis jamais allé voir un match, ça ne me disait rien du tout", répond Mohand avec son fils à ses côtés. "Nous on a repris le flambeau. Mais toi tu aimes quand les Vert gagnent, papa". "Content, bien sûr !", sourit Mohand. 

La rencontre de travailleurs venus de loin

La mine fut aussi le lieu de rencontre de travailleurs venus en France pour vivre mieux, et bien sûr travailler en élevant leurs familles, en s'intégrant, en se découvrant les uns les autres. 

"Il y avait des Français, des Allemands, des Polonais, des Marocains, de tout qui travaillaient. Il y avait surtout des Italiens qui travaillaient avec nous. Je ne me disputais avec personne. Il y en avait qui étaient gentils, d'autres moins. Je ne disais pas grand chose, je faisais mon boulot." Et le fils poursuit : "il travaillait avec plusieurs nationalités, il n'y avait pas de soucis. Il n'y avait pas de racisme à l'époque." 

Mohand Tifra a terminé la mine le 30 mars 1979. - Radio France
Mohand Tifra a terminé la mine le 30 mars 1979. © Radio France - Alexandre Czuczman

Apprendre le français

Difficile de faire cohabiter tous ces hommes issus de cultures et pays différents. Il a fallu apprendre la langue. "Quand je suis arrivé, je ne connaissais pas bien le français. Je parlais comme je pouvais, je ne pouvais pas faire autrement."

"J'ai tenté d'aller à l'école mais au bout de trois jours j'ai quitté. Je ne comprenais pas bien à ce moment-là alors ça m'a dégoûté. Il y avait beaucoup d'autres Kabyles avec moi, qui travaillaient avec moi."

"Quand je suis arrivé, je ne connaissais pas bien le français." - Mohand Tifra, ancien mineur

Mohand n'était pas si seul. D'autres étaient venus à Saint-Étienne depuis son petit village d'Aghabala. "Il y a la langue, ça rapproche. Il y en avait avec qui il s'entendait bien", raconte le fils. "Il y avait beaucoup de gens de mon pays, on travaillait ensemble. On rigolait. On allait au cinéma avec mon cousin."

Un mineur loin de son pays

Mohand n'est pas retourné souvent en Kabylie. "La première fois qu'il y est retourné, c'était avec nous, en 1975", raconte Karim, le fils aîné de la famille. "Mais pourquoi tu n'es pas retourné en Algérie pendant toutes ces années, papa ?" "Pourquoi, pourquoi, pourquoi... Eh bien, je n'en sais rien moi."

Il faut dire qu'il n'y avait plus beaucoup de famille proche au village de Mohand en Algérie. Son père était mort depuis longtemps, en 1929, un an après sa naissance. Il restait encore de membres de la famille maternelle, un oncle, des cousins. "Du côté de mon papa, tous les frères étaient à Saint-Étienne, donc il n'a pas eu cette forte envie d'y retourner", explique Karim Tifra.

1979, l'heure de le retraite

Mohand Tifra a terminé la mine le 30 mars 1979, près de trente ans après avoir été au fond pour la première fois. "J'ai reçu une lettre à la maison pour me dire que je partais à la retraite. J'avais travaillé trente ans et deux mois. J'ai dit 'ce soir je ne travaille pas'. J'ai amené les gosses, j'ai arrosé mon départ, j'ai payé à boire pour les travailleurs. Et je suis rentré à la maison."

"Endurer ce qu'il a enduré, je ne sais pas si on aurait été capables de le faire." - Karim Tifra, fils de mineur

Karim ne peut s'empêcher d'avoir cette admiration pour son père. "Trente ans de mine, je pense que c'était un travail très très difficile, il fallait endurer. Endurer ce qu'il a enduré, je ne sais pas si on aurait été capables de le faire."

2017, le retour à Couriot, pour la première fois

"L'année dernière, pour ses 90 ans, on l'a invité au restaurant et on l'a amené au Musée de la Mine. Il était content. Il y avait ses enfants, il y avait ses petits-enfants, il y avait ma maman. On a filmé. Cela reste des très bons souvenirs. Il n'y était pas retourné depuis. Malheureusement, il n'a pas pu redescendre au fond, la visite se terminait. Mais il a revu la cage, il a revu lorsqu’il prenait son casque, sa lampe. Il s'est remémoré beaucoup de choses."

"J'ai travaillé, j'ai gagné ma vie. Et là j'ai 91 ans, ça va très bien, tout se passe bien." - Mohand Tifra, ancien mineur

C'est avec un grand sourire, aux côtés de Karim, son fils aîné, que Mohand Tifra conclut notre rencontre. On a peine à imaginer en détails la dureté de cette vie de mineur, cette vie commencée dans des montagnes reculées en Algérie. "J'ai travaillé, j'ai gagné ma vie. Et là j'ai 91 ans, ça va très bien, tout se passe bien."

  - Aucun(e)

"Paroles de mineurs" est une série de dix portraits de mineurs. À travers des témoignages et photos, découvrez l’histoire de la mine dans la Loire, celles des hommes qui y travaillaient ainsi que leurs proches. Une série créée par  Alexandre Czuczman, Olivier Roché, Elsa Piquet, Sandrine Morin, Marion Aquilina."