Société

Quand la Creuse accueillait des réfugiés kurdes

Par Maxime Tellier, France Bleu Creuse mardi 15 septembre 2015 à 8:52

Des femmes et des enfants kurdes à Mainsat en 1989
Des femmes et des enfants kurdes à Mainsat en 1989 © Radio France - Paul Oudin

En 1989, la France accueillait 900 réfugiés kurdes qui fuyaient la guerre et les massacres en Irak. Un exode organisé par la Fondation France Libertés qui avait réparti ces migrants entre Bretagne et Massif Central. En Creuse, le village de Mainsat avait reçu 62 réfugiés.

C'était il y a 26 ans, à l'époque, les migrants ne fuyaient pas la répression de Bachar El Assad ou les massacres de l’État islamique en Syrie. Ils étaient Kurdes et tentaient d'échapper à la répression sanglante du régime de Saddam Hussein en Irak. Dans l'Hexagone, la Fondation France Libertés avait profité du carnet d'adresses de sa fondatrice, Danielle Mitterrand, pour contacter des élus locaux volontaires et répartir ces rescapés. En Creuse, c'est le député-maire socialiste de Mainsat d'alors, Gaston Rimareix, qui avait répondu à l'appel.

En octobre 1989, 62 réfugiés kurdes débarquaient dans ce petit village rural de 600 habitants dans les Combrailles sur les contreforts du Massif Central. Certains y sont restés une dizaine d'années, se sont mariés, ont eu des enfants, avant de partir vers des villes plus grandes pour trouver du travail ou se rapprocher des universités : Montluçon, Clermont-Ferrand, Paris... Mais en 2015, personne ne les a oubliés à Mainsat, quelques habitants ont gardé contact et tous ont des souvenirs à raconter.

"Je travaillais à l'école où nous avons accueilli les enfants kurdes", Lucette, 78 ans

"Je me rappelle de la dame la plus âgée", raconte Jeannine, habitante de Mainsat depuis toujours. "Elle était assise dans le virage sur la route d'Auzances, je revois cette robe étalée autour d'elle, son fichu sur la tête. Je revois aussi ce monsieur qui se promenait toujours avec son chapelet à la main ; j'y repense toujours quand je repasse par là". Plus loin dans la rue, Luce se souvient aussi de ces dames vêtues de "grandes robes rose et bleu ciel avec des fagots sur l'épaule et de ces hommes, à part, tous en chemise blanche et cravate."

D'autres ont des souvenirs plus précis, comme Lucette, 78 ans : "pour la bonne raison que je travaillais à l'école où nous avons accueilli les enfants kurdes ; j'étais assistante maternelle. Il avait fallu faire des travaux pour tous les recevoir, la mairie avait fait construire un préfabriqué à côté du bâtiment principal car c'était des familles nombreuses, cinq ou six enfants en moyenne." Du jour au lendemain, l'école communale était passée de 80 à 120 écoliers, ça n'avait pas plu à certains parents", se rappelle Jean-Pierre, 53 ans aujourd'hui : "des habitants avaient enlevé leurs enfants de l'école, ils avaient peur que le niveau baisse."

"Avec la population, cela n'a pas été évident", Jacqueline Jary, maire de Mainsat

A la maison de retraite Gaston Rimareix de Mainsat, Claudine, 90 printemps, se souvient aussi de cette époque, elle tenait un café dans le bourg et accueillait deux petites filles kurdes pour les aider à faire leurs devoirs : "je faisais partie de l'association Mainsat-Kurdistan que nous avions montée pour l'occasion et j'aidais comme je pouvais. Je me souviens que les parents des petites souhaitaient me remercier en m'offrant du pain traditionnel kurde ; ils le cuisinaient dans le jardin à côté de chez moi, une sorte de grand pain plat en forme de crêpe."

Le hameau de vacances de Mainsat réquisitionné pour accueillir les réfugiés - Radio France
Le hameau de vacances de Mainsat réquisitionné pour accueillir les réfugiés © Radio France - Paul Oudin

Mais l'histoire des Kurdes en Creuse n'a pas été facile, surtout au début. "L'arrivée de tous ces réfugiés en même temps, ça avait créé des tensions même si au final, tout s'était bien passé", complète Jean-Pierre, "ça a fait beaucoup de gamins tout d'un coup et quand vous aviez 20 petits qui tombaient sur un cerisier et mangeaient tous les fruits, ça créait forcément de l'hostilité chez les voisins". Marie-Claude, 35 ans en 1989, se souvient aussi d'enfants turbulents : "Les enfants étaient à la rue et ils étaient coquins ! Ah oui, très dissipés !", se souvient-elle en éclatant de rire. Elle vit toujours en dehors du bourg de Mainsat, près du camp de vacances des Portes où la mairie avait logé les réfugiés dans un premier temps : "ils allaient et venaient devant chez moi tous les jours quand ils se rendaient au village mais les hommes étaient très bien élevés, ils me disaient bonjour à chaque fois qu'ils passaient et leurs enfants venaient souvent me voir pour le goûter ; les femmes, on ne les voyait presque pas."

En plus des parents d'élèves réticents, des habitants critiquaient aussi les aides accordées aux réfugiés : "avec la population, ça n'a pas été évident" raconte l'actuelle maire de Mainsat, Jacqueline Jary ."Il a fallu organiser plusieurs réunions pour leur expliquer que l'argent versé par l’État était de toutes façons réservé aux réfugiés qui demandaient l'asile politique en France et que ça ne pouvait pas être de l'argent utilisé pour autre chose. Nous leur avons aussi expliqué qui étaient ces personnes : des Kurdes du nord de l'Irak victimes de répressions qui n'avaient pas d'autres choix que de fuir." Après neuf mois passés dans le camp de vacances des Portes, la mairie avait ensuite relogé ces familles en centre-bourg dans des logements vides qu'il avait fallu recenser, rénover et qui étaient loués à des propriétaires locaux, toujours aux frais de l’État.

Un modèle d'intégration réussie

Marie-Claude entend encore les commentaires quand elle se rendait à la préfecture à 50km de là : "j'allais parfois à Guéret avec mes collègues pour des extras dans la restauration et les gens nous faisaient plein de remarques quand on leur disait d'où on venait : ouh la la, vous êtes de Mainsat, vous avez des Kurdes là-bas ! Et comment ça se passe ? C'est vrai qu'ils sont chouchoutés ? C'est vrai qu'ils ont une voiture pour qu'on les transporte ? des choses comme ça", se rappelle-t-elle. "Les habitants étaient aussi réticents parce qu'ils croyaient que les réfugiés allaient leur prendre leur travail", ajoute Jacqueline Jary mais "en fait, toutes ces familles se sont très bien adaptées et au fil du temps, il s'est créé des liens entre nos enfants puis entre les familles kurdes et les familles françaises. Aujourd'hui, j'ai l'occasion de revoir ces ex-réfugiés sur Montluçon et toujours, ils nous disent, merci, merci Mainsat de nous avoir accueillis. Je ne regrette rien, je suis heureuse de voir tous ces enfants, ces 62 personnes que nous avons sorti de la misère et qui arrivent à vivre sur le territoire français."

Le hameau de Mainsat en 2015 - Radio France
Le hameau de Mainsat en 2015 © Radio France

Aujourd'hui, le secrétaire-général de France Libertés, Michel Joli, évoque cet épisode comme un modèle d'intégration réussie : "même si rien n'avait été organisé, on avait tout improvisé car aucune structure n'était prévue pour ça. Nous souhaitions simplement placer ces réfugiés dans des régions qui ressemblaient à leur pays d'origine pour faciliter leur adaptation. La province de Dahuk et ses petits villages de moyenne montagne au nord de l'Irak ressemble assez au Massif Central." Dans ce coin de l'Hexagone, la fondation a pu aussi compter sur le réseau de Danielle Mitterrand : "nous avons contacté les élus un par un et les familles une par une, ce qui a permis de disséminer les réfugiés sur un grand secteur ; l'éparpillement a permis de casser l'effet de communauté et a facilité l'intégration au milieu des Français."

26 ans après leur arrivée, la plupart d'entre eux sont restés en France, certains ne sont pas allés très loin et ont ouvert des restaurants kebab à Evaux-les-Bains ou à Montluçon. D'autres sont  "fonctionnaires, travaillent dans des grandes entreprises, ont fondé des entreprises en France", explique Rewan Hussein, ex-réfugié kurde arrivé avec ses parents à l'âge de trois ans. Aujourd'hui, il prépare le CAPES d'histoire-géographie et vit à Montauban ; il préside aussi l'association Kurdistan Liberté qui promeut la culture kurde et tente de venir en aide aux actuels migrants : "la plupart du temps, les personnes qui demandent l'asile politique se sentent redevables envers le pays qui les a accueillis, les Kurdes sont profondément attachés à la France, mais aussi à leur pays, le Kurdistan, c'est une forme de double culture ; c'est pour cela que je pense qu'on peut renouveler ce cycle d'intégration, je pense que c'est faisable."

"Si c'était la guerre chez nous, on ferait comme eux, on s'enfuirait !", Lucette

Mais aujourd'hui, avec l'histoire qui se répète et les migrants qui cherchent refuge en Europe, Mainsat ne se voit pas forcément accueillir à nouveau des réfugiés : "il faut réfléchir sérieusement à la question", explique la maire, Jacqueline Jary, "il faut beaucoup de bénévoles pour accompagner ces personnes sur plusieurs années et depuis 1989, Mainsat a vieilli et perdu des habitants." Rewan Hussein note aussi un changement  : "c'est plus compliqué parce que l'Europe a changé, le contexte économique n'est pas le même et ça a des conséquences sur l'opinion publique." La maire de Mainsat trouve pourtant certains propos trop sévères : "je trouve que les gens sont très durs car ce peuple [le peuple syrien] est en train de vivre ce que les Kurdes ont vécu il y a 25 ans de là et si on peut aider des personnes à sortir de la misère, il faut le faire." Dans le bourg, des habitants évoquent aussi l'image du petit syrien retrouvé noyé sur une plage en Turquie et dont la photo a fait le tour des journaux : "on se met à la place des parents", confesse Marie-Claude. "Si c'était la guerre chez nous, on ferait comme eux, on s'enfuirait", lance Lucette. A Mainsat, beaucoup évoquent aussi les réfugiés accueillis dans la région pendant la Seconde Guerre Mondiale, Juifs, résistants ou enfants qu'on envoyait loin des bombardements.

"Il faut faire preuve de solidarité, c'est ce que vous dites ?"

"Je crois oui", répond Marie-Claude.

"Dans la mesure de nos moyens, oui... L'idéal, ce serait d'arrêter la guerrre ?" conclut Lucette en haussant les épaules.

A voir aussi, le reportage d'une photo-journaliste (Chris Kutschera) venue à Mainsat en 1990 à la rencontre des réfugiés kurdes en Creuse : 13 photos consultables sur le site de la photothèque du Kurdistan.

26 ans après à Mainsat, on se souvient toujours très bien des Kurdes