Société

Quinze migrants accueillis à Istres après un séjour dans la "jungle" de Calais

Par Lorrain Sénéchal, France Bleu Provence et France Bleu mardi 26 janvier 2016 à 17:38

Les quinze migrants disent tous vouloir s'installer en France
Les quinze migrants disent tous vouloir s'installer en France © Radio France - Lorrain Sénéchal

Quinze hommes originaires d'Afghanistan, d'Iran, d'Irak, d'Erythrée ou du Soudan, sont arrivés dans les Bouches-du-Rhône après parfois plusieurs mois passés dans la "jungle" de Calais, ce bidonville géant où s'entassent les migrants. A Istres, ils espèrent retrouver un peu d'humanité.

Quinze migrants sont hébergés en ce moment à l'Afpa d'Istres, l'association pour la formation professionnel des adultes. Ils ont tous séjourné plus ou moins longtemps dans la "jungle" de Calais, où s'entassent des milliers de personnes qui espèrent rejoindre l'Angleterre. Mais ces 15 migrants ont préféré se rendre à Istres pour apprendre le français et peut-être s'installer durablement en France.

Les quinze migrants sont hébergés à l'Afpa d'Istres pour une durée indéterminée - Radio France
Les quinze migrants sont hébergés à l'Afpa d'Istres pour une durée indéterminée © Radio France - Lorrain Sénéchal

Ils viennent d'horizons assez différents : Iran, Afghanistan, Irak, mais aussi Soudan ou Erythrée. Pour la plupart ils ont 22, 23 ans. 

L'odyssée d'Arash et d'Abdul

Le seul qui soit plus âgé s'appelle Arash, c'est un Iranien de 50 ans, très élégant malgré ses oreilles en feuille de chou, témoins de son passé de lutteur. C'est un colosse. 

Il était directeur du centre des impôts de Téhéran, la capitale iranienne. Il dit avoir quitté son pays, sa femme, leurs deux enfants de 10 et 15 ans parce qu'il a mis le doigt sur un scandale de corruption

"J'ai vu passer des documents sur lesquels figuraient des gens très haut placés. Ils devaient payer des sommes très importantes aux impôts. Mais au lieu de payer, ils organisaient des trafics." 

Cette corruption va précipiter le départ d'Arash, mais il reste assez flou sur ses motivations. Impossible de savoir s'il a été menacé parce qu'il avait vu ces documents. En tout cas, il est parti vers l'Europe.

Zone de guerre et traversée en canot

Arash, comme ses compagnons d'infortunes, notamment les Afghans, sont passés par la même route. Elle mène au Kurdistan, le nord de l'Irak et de la Syrie. C'est une zone de guerre, où les combattants kurdes luttent contre l'organisation Etat islamique et le régime syrien de Bachar al-Assad. L'épopée d'Abdul Shabi, un Afghan de 23 ans, a duré six mois en tout. 

"Au Kurdistan, on nous a tiré dessus. Il y avait des familles, des femmes, des enfants. Je ne sais même pas si certains sont morts ou pas. Certains ont fait demi-tour, d'autres sont passés."

Abdul (au milieu) a mis 6 mois pour rejoindre la France depuis l'Afghanistan - Radio France
Abdul (au milieu) a mis 6 mois pour rejoindre la France depuis l'Afghanistan © Radio France - Lorrain Sénéchal

La fin du trajet est plus tranquille même s'il y a le passage obligé du bateau entre Turquie et Grèce qui reste dangereux. 

Toujours est-il qu'Adbul Shabi, Arash, ou Jabah, le Kurde irakien qui a travaillé 16 ans dans l'industrie du pétrole, sont tous enfin arrivés en Europe de l'Ouest

Abdul Shabi s'est retrouvé quelques mois en Allemagne, il aurait finalement pu s'arrêter là. Mais "les gens nous ont dit qu'on serait mal reçu là-bas, que les étrangers ne sont pas acceptés, que c'est dur d'avoir des papiers", Abdul Shabi a donc continué sa route, sur la base de "on-dit" somme toute assez vagues.

L'arrivée à la "jungle"

C'est donc un peu par hasard qu'il arrive un jour à Calais. Là encore, son histoire est la même que celle des autres migrants aujourd'hui accueillis à Istres. Calais, ils y sont arrivés parce qu'ils se sont dit que l'Angleterre les accueillerait mieux que la France ou l'Allemagne.

Mais aucun n'avait de famille ou de relation outre-Manche. Le bout de la route, c'est donc Calais. Ou plutôt la "jungle", ce bidonville qui rassemble des milliers de migrants. "C'est une ville à la Jack London", raconte l'Iranien Arash. 

"Les Afghans sont les plus nombreux, alors ils contrôlent tout. Quand il y a une bagarre avec un Afghan, ils sont dix à te tomber dessus. Ils ont des magasins, des restaurants, et même des salons de coiffure." 

Abdul Shabi a beau être afghan, lui n'y a trouvé que du "chacun pour soi", des tentes montées dans un forêt crasseuse, "un lieu pour les animaux", conclut-il.

De Calais à Istres

Jabah, le Kurde irakien, a "tout de suite voulu partir". "Je ne comprends pas que les autres restent. Je n'y ai passé que deux jours, ça m'a suffit", explique-t-il dans un anglais de banlieusard londonien. Il a appris la langue de Shakespeare avec les expatriés qui venaient travailler dans le pétrole en Irak. Ils lui ont aussi parlé de la France.

"Je savais que le sud de la France avait une excellente réputation pour ce qui est du cadre de vie. Les autres migrants, ils ne savent même pas ça. Ils croient que la France, c'est la jungle."

Jabah convainc un autre Kurde irakien rencontré dans la jungle de l'accompagner à Istres. En fait, l'Afpa s'est proposée d'accueillir 2.000 migrants dans ses centres partout en France. Dans le centre d'accueil d'Istres, la capacité est de 70 personnes.

Le but est non seulement de sortir les migrants de ce marasme qu'est la jungle, mais aussi, s'ils ont un statut, de leur proposer une formation pour qu'ils puissent s'insérer en France. Quelque 40 réfugiés ont ainsi vécu à Istres en octobre-novembre dernier. Cette fois-ci, les 15 migrants n'ont pas de statut. Ils sont clandestins.

Retrouver leur humanité

C'est l'Adamal (association d'accès et de maintien au logement), basée à Salon-de-Provence, qui prend le relais pour ce qui est des démarches administratives : tous ont déposé un dossier de demandeur d'asile. Impossible de savoir combien de temps cela va prendre. En attendant ils restent à Istres. Ils "veulent s'installer en France", explique Fanny Viard, directrice adjointe de l'association.

Fanny Viard, de l'association Adamal, aide les migrants au quotidien - Radio France
Fanny Viard, de l'association Adamal, aide les migrants au quotidien © Radio France - Lorrain Sénéchal

Même s'il ne se connaissent que depuis une semaine pour la plupart, "ils ont déjà tissés des liens entre eux et sont très inquiets qu'on les renvoie ailleurs, dans d'autres départements." 

Ce qu'ils veulent vraiment maintenant, c'est apprendre à parler français. "Ils sont très volontaires", s'enthousiasme Fanny Viard. Si vous leur demandez pourquoi, tous vous répondront qu'ils veulent se promener dans le centre d'Istres, faire des courses, acheter une pâtisserie, discuter avec les commerçants bref retrouver en quelque sorte leur humanité.