Société

Suspectés de radicalisation : rencontre avec un couple assigné à résidence dans la Loire

Par Mahauld Granier, France Bleu Saint-Étienne Loire et France Bleu jeudi 21 janvier 2016 à 21:08

Ismaël Martin, assigné à résidence, nous a reçus à son domicile
Ismaël Martin, assigné à résidence, nous a reçus à son domicile © Radio France - Mahauld GRANIER

Fedra et Ismaël Martin sont assignés à résidence depuis début décembre. Elle fait l'objet d'une suspicion d'apologie du terrorisme, lui est suspecté d'être en lien avec des mouvances radicales. Rencontre avec le seul couple assigné à résidence de la Loire.

C'est un couple franco-tunisien, ils habitent dans la Loire depuis peu et font désormais l'objet d'une assignation à résidence. Fedra Martin est suspectée d'avoir fait l'apologie du terrorisme, Ismaël Martin, son mari, fait l'objet d'une fiche pour avoir déjà été incarcéré à l'étranger, au Yémen et au Soudan notamment. Depuis bientôt deux mois, ils sont coincés dans leur commune de Planfoy, un millier d'habitants dans le Pilat. Ils nous racontent leur quotidien.

Quand on entre chez Fedra et Ismaël Martin, tout semble calme. L'intérieur est refait à neuf, le salon idéalement agencé pour y boire le thé. Au mur, un tableau d'école avec des inscriptions en arabe. Le couple affirme y écrire souvent des mots, qu'ils s'échangent ou qu'ils désirent apprendre. Alors qu'Ismaël Martin prépare le thé, Fedra Martin prend son fils de cinq mois dans les bras, il n'arrive pas à s'endormir.

Le 15 novembre dernier, deux jours après les attentats de Paris, les gendarmes toquent à la porte de la famille Martin, à Planfoy, ils vont procéder à une perquisition. Soupçonnée d'avoir fait l'apologie du terrorisme, Fedra Martin est emmenée menottée à la gendarmerie. Elle raconte aussi avoir répondu à des questions pendant six heures. Le surlendemain, c'est son mari Ismaël, un Français converti à l'Islam à 34 ans, qui est mis en garde à vue. Après leur passage par les salles d'interrogatoire, ils reçoivent, le 2 décembre, un arrêté préfectoral notifiant leur assignation à résidence.

La maison de Fedra et Ismaël Martin  - Radio France
La maison de Fedra et Ismaël Martin © Radio France - Mahauld GRANIER

Les raisons énoncées à l'encontre de Fedra Martin sont les suivantes "commentant les attentats du 13 novembre, elle a déclaré que ces violences n'étaient que le résultat de la politique française, et qu'elle-même, si la religion était prête à le lui demander, elle prendrait les armes". Il est également question du voile qu'elle porte au quotidien, "un masque chirurgical'" qu'elle mettrait dans les lieux publics. Pour Ismaël Martin, les accusations sont plus nombreuses, il est suspecté au cours de ses voyages au "Proche et Moyen-Orient ainsi qu'en Afrique" d'avoir "fréquenté plusieurs instituts coraniques et été incarcéré à plusieurs reprises par les autorités locales qui le soupçonnaient des liens avec des éléments radicaux", le texte précise également qu'il "est titulaire d'un brevet de parachutiste et a suivi, durant son appel sous les drapeaux, des formations sur le maniement des explosifs et des paquetages de guerre".

Fedra et Ismaël Martin nous racontent leur assignation

À la lecture de ces arrêtés, Ismaël Martin s'agace encore. "Je n'ai jamais touché un parachute de ma vie." Pour le couple, il n'y a pas de doute, la plupart des raisons invoquées sont dignes de l'exagération voire de l'invention. Point par point, ils remettent en cause chaque élément. Fedra nous explique en effet, qu'au lendemain des attentats, elle a discuté avec sa voisine. Elle assume pleinement son désaccord avec la politique du gouvernement sans pour autant être prête à prendre les armes. "Je n'ai jamais eu de telles intentions" nous dit-elle. 

Fedra Martin : difficile d'être mère et assignée à résidence

Un passé compliqué

Syrie, Yémen, Maroc, Soudan, Tunisie... Ismaël Martin a beaucoup vagabondé à la recherche du "lieu idéal pour pratiquer l'Islam". Car ça s'est souvent mal passé. "Je me faisais expulser de partout." Concours de circonstances ou aléas d'une vie, après sa première incarcération au Yémen, le chemin du natif d'Angoulême ne fût pas sans embuches. Il poursuit : "on m'a constitué un dossier pour me bloquer partout". Après une enfance difficile, un mal-être au travail dans l'informatique à Paris, Ismaël Martin trouve refuge à la Réunion où il finit par répondre au muezzin. Il déclare "un jour, en entendant l'appel à la prière, j'ai eu un déclic". Dès lors, il se consacre à sa religion. Chaque jour un peu plus. Mais ses échecs dans les pays où il tente de s'installer, la Tunisie, où il a rencontré sa femme Fedra étant le dernier en date, l'éloignent de son rêve.

De la Tunisie aussi, il se fera expulser, se retrouvant alors à la rue dans Paris. Un copain finira par l'aider, à passer ce cap mais aussi à trouver un appartement à louer, à Planfoy, à dix minutes de Saint-Étienne, parce que le bassin est réputé pour ses facilités de logement. C'est ici qu'il s'installe et permet à sa femme de le rejoindre. Depuis, leur enfant est né... Ils nous disent vivre tous deux de la pension d'invalidité d'Ismaël. Depuis leur assignation, ils sont au point mort. Contraints de pointer chaque matin à 9 heures, et de demander une autorisation pour tout déplacement en dehors de la commune, ils n'ont guère de liberté.

Un village silencieux

Les relations avec les voisins sont également devenues un peu particulières depuis l'assignation à résidence des Martin. Certains sont méfiants, selon les dires du couple. La voisine, qui aurait signalé les propos de Fedra à la gendarmerie, n'adresse plus la parole à celle qui fût une amie. "'On pouvait parler trois heures quand elle passait à la maison". Dans le centre du village, les réactions sont plus discrètes. Tout le monde a appris la nouvelle dans les médias... Le maire, Jean-François Louison assure que maintenant, la situation s'est apaisée. Le couple, quand il est dans le centre du village, n'est pas pointé du doigt. Mais "ça jazze" dit tout de même Ismaël, avec un peu de désinvolture.

Le maire de Planfoy nous donne son point de vue

L'état d'urgence est pour l'instant en vigueur jusqu'au 26 février. Le chef d'État a d'ores-et-déjà annoncé qu'il serait probablement prorogé. Une nouvelle qui inquiète Ismaël et Fedra Martin : si c'est le cas, le couple verrait peut-être son assignation prolongée. 

Le bilan de l'état d'urgence au 22 janvier 2016 - Radio France
Le bilan de l'état d'urgence au 22 janvier 2016 © Radio France - IDE