Société

Rennes : sourde, une candidate au don du sang contrainte de faire demi-tour

Par Nina Valette, France Bleu Armorique et France Bleu mercredi 7 septembre 2016 à 18:29

Laura, 23 ans est sourde profonde depuis sa naissance. Elle enseigne la langue des signes à Rennes
Laura, 23 ans est sourde profonde depuis sa naissance. Elle enseigne la langue des signes à Rennes © Radio France - Nina Valette

Laura, 23 ans décide de donner son sang lors d'une collecte dans le centre ville de Rennes. La jeune femme, atteinte d'une surdité profonde depuis la naissance, en informe le médecin. Il refuse d'effectuer le prélèvement. Un choc pour Laura qui a posté sa déception sur Facebook.

Le 24 août dernier, Laura se promène dans le centre ville de Rennes. Sur l'Esplanade Charles de Gaulle, une affiche l'interpelle : une collecte de sang a lieu a quelques mètres de là.  Elle décide de se lancer pour la première fois : "Je me suis dit 'pourquoi pas moi ?' J'avais envie d'être dans le partage".

Un premier don qui laisse un goût amer

Laura pousse la porte. Elle suit la procédure classique. Elle remplit seule le questionnaire obligatoire en début de parcours. En effet, Laura maîtrise la lecture et l'écriture du français, en plus de pratiquer la langue des signes. Deuxième étape, la jeune Rennaise rejoint le médecin pour l'entretien pré-don. Habituée aux réactions liées à son handicap, elle prévient immédiatement le praticien : "j'ai précisé que je pratiquais la lecture labiale, mais qu'il fallait parler doucement."

Après le questionnaire habituel, le donneur doit passer un entretien avec le médecin  - Radio France
Après le questionnaire habituel, le donneur doit passer un entretien avec le médecin © Radio France - Nina Valette

Mais très vite, la jeune fille se retrouve mal a l'aise dans la petite pièce.  "Très clairement, le médecin ne faisait aucun effort. Ce qui était flagrant c'est qu'il ne connaissait absolument rien au monde des sourds, aux méthodes de communication et à l'attention qu'il faut porter à  une personne sourde lors d'une discussion. J'aurais pu comprendre ! D'habitude j'arrive à m'en sortir. Mais, avec lui, ce n'était pas possible."

Laura ne souhaite pas abandonner. Elle demande une nouvelle fois au médecin de parler plus doucement et de bien articuler. Elle a l'impression de se heurter à un mur. Elle propose alors un dialogue par écrit. "Il était collé à son ordinateur, et ne faisait plus du tout attention à moi. Au bout de quelques minutes, il m'a dit "vous pouvez partir, on ne peut pas communiquer". Le médecin reste silencieux. Incrédule, la jeune femme capitule. J'étais choquée. C'est lui qui refusait de trouver une solution. Moi j'étais prête à lire sur les lèvres, à écrire, à faire des efforts..."

"C'est un traumatisme "

Une fois chez elle, Laura a posté un message sur le réseau social Facebook. Les retours sont très nombreux. Mais pour toucher un plus large public, elle a filmé un nouveau message en utilisant la langue des signes à destination des sourds et des malentendants. "J'ai reçu énormément de témoignages, près d'une centaine. La vidéo a fait le buzz et si ça peut changer les choses, tant mieux ! "

Plusieurs jours après cet incident, Laura reste très en colère. "C'est toujours au sourd de s'adapter. C'est un peu comme le verre d'eau.. c'est la goutte en trop. Quand je suis sortie du bureau, je me sentais mal, confuse... On sait que des gens ont besoin de notre sang et on refuse le mien." Pour elle, il faut que l'Établissement Français du Sang (ESF) évolue et que les médecins se forment. Son souhait "qu'une fois par mois, les sourds puissent être assistés par des interprètes, sans être rejetés.

Le médiateur de l'EFS saisi

Du côté de l'Etablissement Français du Sang, les consignes ont été scrupuleusement respectées. Pour Bruno Danic, médecin et directeur adjoint de l'EFS Bretagne, "la réglementation impose au médecin ou à l'infirmier d'avoir des réponses fiables lors de l'entretien. On doit garantir la qualité du sang que recevra le bénéficiaire."

Bruno Danic médecin et adjoint de l'EFS Bretagne  - Radio France
Bruno Danic médecin et adjoint de l'EFS Bretagne © Radio France - Nina Valette

Bruno Danic comprend la réaction et la déception de Laura. Son histoire est remontée jusqu'aux bureaux parisiens de l'EFS où Jean-Marc Ouazan, le médiateur, a été saisi. "L'entretien doit garantir le secret médical. La présence d'une tierce personne n'est pas autorisée, mais je le regrette. Depuis quelques jours, nous sommes en train d’expérimenter un protocole au CHU de Grenoble. Si le résultat est positif, cette situation pourrait être évitée dans l'avenir. "

Pour Laura, donner son sang ce sera finalement possible

À la suite de notre reportage, l'Etablissement Français du Sang va accorder à la jeune femme un rendez-vous particulier pour qu'elle puisse enfin faire son premier don.

L'Etablissement Français du Sang accueil les donneurs Rue Pierre Jean Gineste à Rennes - Radio France
L'Etablissement Français du Sang accueil les donneurs Rue Pierre Jean Gineste à Rennes © Radio France - Nina Valette