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Société

Terre de Cévennes : les évadés de Compostelle

vendredi 28 septembre 2018 à 10:08 Par Saïd Makhloufi, France Bleu Gard Lozère

Cette semaine, Terre de Cévennes vous emmène sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle avec des détenus de la maison d’arrêt de Mende.

Les trois détenus ainsi que leurs accompagnateurs
Les trois détenus ainsi que leurs accompagnateurs © Radio France - SAID MAKHLOUFI

Mende, France

Des détenus Lozériens s'évadent sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle ! Trois prisonniers mendois ont une permission de sortie assez originale. Dans le cadre d'un projet de réinsertion, ils parcourent les 220 kilomètres du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Les trois détenus ainsi que leurs trois accompagnateurs ont vécu deux semaines loin des murs de la maison d’arrêt de Mende. Cette semaine, Terre de Cévennes vous propose de vivre cette aventure à leurs côtés.

 Il est huit heures, lundi 17 septembre, trois silhouettes passent les grilles de la prison de Mende en Lozère - Radio France
Il est huit heures, lundi 17 septembre, trois silhouettes passent les grilles de la prison de Mende en Lozère © Radio France - SAID MAKHLOUFI

Il est huit heures, le soleil est au rendez-vous devant la maison d’arrêt de Mende où soixante détenus vivent au quotidien, trois silhouettes passent les grilles de la prison. Cyril, Jérôme et Marc sont des détenus en fin de peine. Dans le cadre d’un projet de révision et pour préparer le retour à la vie normale, ils se sont portés volontaires pour participer à une grande aventure.

Une randonnée de 220 km sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle

Crâne rasé, lunettes sur le nez, Marc a 33 ans. En prison depuis déjà 30 mois, il explique pourquoi il a décidé de partir sur le chemin de Compostelle. "J’avais d’abord envie de sortir, on ne va pas se mentir mon premier objectif, c’est de me retrouver dehors, même pour deux semaines. Ensuite, je veux prouver que je suis capable de retourner à la vie normale, prouver qu’on peut me faire confiance. Franchement, moi marcher, c’est pas vraiment mon truc, mais j’ai envie de réussir ce challenge".

Avant de partir, les accompagnateurs, ils sont trois, distribuent le matériel nécessaire à l’aventure. Chaussures de marche, pommade pour les pieds, lunettes de soleil achetées à Emmaüs. Le matériel prêt, tout le groupe prend la route. Avant de retrouver le chemin de Compostelle, il faut traverser la ville de Mende. Croiser des voitures, des gens, s’arrêter au passage piéton. Cyril, en détention depuis quatre ans, savoure ce moment, il savoure cet espace de liberté.

"Ça fait quatre ans que je suis en prison, quatre ans de détention, c’est énorme, ce n’est pas une petite peine et là de me retrouver dans la rue, de croiser des voitures, de voir autant de monde ça fait bizarre. Vous savez dans la prison de Mende, la cour, on a compté, fait dix-sept pas. On peut seulement faire dix-sept pas et là, je marche et il n’y a plus aucune limite, je vais en profiter à fond."

Le groupe arrive à la gare de Mende. Ils prennent un bus direction la Haute-Loire, début de l’aventure de Compostelle.

Le groupe arrive à la gare de Mende, direction la Haute-Loire, début de l’aventure de Compostelle. - Radio France
Le groupe arrive à la gare de Mende, direction la Haute-Loire, début de l’aventure de Compostelle. © Radio France - SAID MAKHLOUFI

Je retrouve toute l’équipe à Saint-Alban-sur-Limagnole. Cela fait déjà cinq jours que les trois détenus et leurs trois accompagnateurs marchent vingt kilomètres tous les jours.

À la tête des marcheurs, Cyril a le pas ferme : "au début, c’était dur, j’ai une jambe cassée, des chaussures trop petites, des ampoules aux pieds, mais au fil des jours, j’ai commencé à prendre du plaisir. Ça fait du bien d’être dehors, ça fait du bien de voir des paysages, d’être à l’air libre, de voir d’autres personnes, mais surtout de ne pas être vu comme un détenu. On voyage dans l’anonymat et les randonneurs qu’on croise nous parlent comme si de rien n’était".

Au programme du jour 20 kilomètres de marche entre à Saint-Alban-sur-Limagnole et Aumont  - Radio France
Au programme du jour 20 kilomètres de marche entre à Saint-Alban-sur-Limagnole et Aumont © Radio France - SAID MAKHLOUFI

Depuis qu’il est sur le chemin de Compostelle, Cyril a pris le temps de savourer chaque moment. En marchant à l’air libre, il ne peut pas s’empêcher de faire des comparaisons avec sa vie en détention.

"De pouvoir prendre un café dehors, d’avoir une clé de chambre pour les nuits dans les gîtes, de pouvoir aller et venir ou simplement de prendre une douche quand j’en ai envie. C’est énorme pour moi. Il faut bien comprendre que la vie en prison, c’est difficile. Sur le chemin de Compostelle j’ai l’impression d’être différent et même le regard des gens sur moi est différent, on ne me voit plus comme un simple détenu"

Comme les deux autres détenus, Cyril est en fin de peine. Le voyage à Compostelle a valeur de test pour lui et ses camarades. Si tout se passe bien, un aménagement de peine est possible avant la fin de l’année et Cyril a envie d’y croire.

"J’ai un fils qui a 2 ans et je ne l’ai pas vu grandir. J’aimerais sortir pour m’occuper de lui, pour le voir simplement hors des murs d’une prison. Mon problème à moi, c’est l’alcool et l’état dans lequel ça me mets. Quand je bois, je fais des conneries. Sur le chemin de Compostelle j’essaie de contrôler ces envies." 

 Le groupe fait une pause pour le déjeuner - Radio France
Le groupe fait une pause pour le déjeuner © Radio France - SAID MAKHLOUFI

Après 10 kilomètres de marche ce samedi matin, le groupe fait une pause pour le déjeuner. Au menu du jour, macédoine de légumes en boîte, blanc de poulet et un bon fromage lozérien. A table, il y a évidemment les trois détenus et les trois accompagnateurs mais il y a aussi une randonneuse belge que le groupe a rencontrée au début de l’aventure.

Geneviève fait le chemin de Compostelle toute seule. Un soir, elle tombe sur eux dans un gîte. Tout le groupe l’a fait rire et le lendemain, ils décident de marcher tous ensemble. Au fil des jours, les détenus se sont confiés à elle.

"Ils m’ont très vite dit qui ils étaient vraiment et je trouve que c’est super de leur donner la possibilité de faire ce chemin.Compostelle, il y a un côté spirituel qui peut les aider à se retrouver. Moi, j’ai adoré faire un bout d’aventure avec eux, ils n’ont pas eu des vies faciles, on voit qu’ils sont un peu cabossés, mais malgré tout, ils donnent le sentiment de vouloir s’en sortir."

Fin de la pause déjeuner

Le groupe reprend la route direction Aumont-Aubrac. Encore 15 kilomètres de marche. J’en profite pour aller voir Marc, l’un des détenus. J’ai les pieds éclatés, mais je me régale. Il y a une bonne ambiance, les paysages sont super et prendre l’air ça n’a pas de prix. J’en profite aussi pour réfléchir à mon avenir. Je me dis que j’ai un peu gâché ma vie. J’ai 33 ans dont 12 ans passés en prison. Je pense à mes filles, à ma femme, je pense au parloir, aux visites et ça fait mal de repenser à tout ça. J’ai l’impression de les avoir condamnées aussi"

Encore 15 kilomètres de marche aujourd'hui - Radio France
Encore 15 kilomètres de marche aujourd'hui © Radio France - SAID MAKHLOUFI

Sur cette étape, une surprise attend le groupe au gîte à Aumont-Aubrac où ils vont passer la nuit. La surprise s’appelle Anne Monnie-Michel, juge d’application des peines. C’est elle qui a signé les autorisations de sortie pour le voyage à Compostelle. "Je suis venu faire un petit bilan à mi-étape avec eux. C’est vrai que j’ai une lourde responsabilité sur les épaules, c’est moi qui signe les autorisations et des fois c’est un peu stressant". 

Autour d’un café, la discussion avec le groupe s’engage. Chacun raconte sa vision du voyage à Compostelle. Il reste encore sept jours de marche pour toute l’équipe. L’aventure n’est pas encore finie et je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour la suite, avec notamment le retour en prison.

Terre de Cévennes : Les évadés de Compostelle Partie 1

Il reste encore sept jours de marche pour toute l’équipe. Ce samedi soir le groupe va profiter d’une bonne nuit au gîte d’Aumont Aubrac.

Un lit avec matelas, un coin cuisine, une salle de bain, les détenus qui découvrent leur chambre sont émerveillés. Marc n’en revient pas : "Déjà j’ai une clé, je peux rentrer et sortir quand je veux et puis tu as vu il  y a une fenêtre ça change des barreaux d’une prison je peux ouvrir et fermer la fenêtre quand je le décide." 

Une bonne nuit de sommeil plus tard, les trois détenus et les trois accompagnateurs reprennent la route sur le chemin de Compostelle.

Il reste encore sept jours de marche pour toute l’équipe.  - Radio France
Il reste encore sept jours de marche pour toute l’équipe. © Radio France - SAID MAKHLOUFI

Après cinq jours de marche je retrouve toute l’équipe pour les deux derniers jours de l’aventure. Les traits sont affinés, les visages un peu marqués par les coups de soleil mais tout le monde a le sourire.

Un sentiment de fierté se dégage du groupe, Cyril s’explique : "C’est énorme on a fait déjà plus de 200 kilomètres, moi, quelqu’un qui ne marche jamais, je suis un sportif je fais pas mal de musculation en prison mais la marche ce n’est pas vraiment mon truc et là je suis capable de le faire, c’est dur surtout avec une jambe cassée lors d’un accident de moto mais c’est un régal. J’ai le sentiment de ne plus avoir de limites, si j’ai réussi à faire ça je peux en faire encore plus."

Sur le chemin de Compostelle, une amitié est née entre les détenus et les accompagnateurs. Christian ancien directeur d’une structure qui lutte contre les dépendances accompagne le groupe et son regard sur le monde carcéral a changé : "Moi j’ai complétement changé ma vision. Comment faut-il punir les gens qui ne sont pas dans le chemin ? Et tu te rends compte que la prison ne résout rien du tout, au contraire elle aggrave les choses, je parle des petites peines pas des criminels". 

Cette réflexion, Christian l’a nourrit après des soirées à discuter autour du repas, après des journées à marcher sous le soleil au contact des détenus. Marc qui a déjà passé un tiers de sa vie en prison s’est beaucoup confié sur sa vie en prison : "Le plus dur, explique Marc c’est la routine qui rend dingue. Tu sais à quelle heure tu manges, à quelle heure tu vas aux toilettes, à quelle heure tu te laves. Quand on est en prison, plus besoin de cerveau. Tout est réglé et quelque part c’est ça qui détruit ."

C’est le dernier jour de marche.  - Radio France
C’est le dernier jour de marche. © Radio France - SAID MAKHLOUFI

C’est le dernier jour de marche. Ce soir Cyril, Marc et Jérôme dormiront en prison.

Avant de se quitter, tout le groupe se retrouve une dernière fois autour d’une tarte aux pommes et d’un café au gîte d’Aumont Aubrac… Un dernier moment à partager ensemble. Un moment initié par Marc, l’un des 3 accompagnateurs : "Pour moi ça été une magnifique aventure à leurs côtés, j’ai beaucoup appris d’eux. J’ai vu de la colère en eux et en même temps de la tendresse, l’envie d’aider les autres."

Une colère que Cyril, en détention depuis 4 ans explique : "Moi si je suis en colère, c’est contre moi-même, j’ai fait souffrir ma famille, ma compagne Elodie, mon fils Ryan et je suis le seul responsable. Ça me bouffe de l’intérieur, elle vient de là ma colère."

Je dis à Cyril, ta femme et ton fils sont devant toi, que leur dis-tu ? Et là je vois ce grand gaillard aussi fort qu’un boxeur s’effondrer.

En larmes, il s’adresse à sa femme et son fils et à ces parents : "Un grand pardon, j’ai changé, je vais me remettre d’aplomb, j’ai une tête dure mais  je ne suis pas un méchant. Denis, l’accompagnateur en chef nous répétait tout le temps : « Vous avez 80 % de bon en vous et 20% de mauvais. » Moi je pense vraiment que j’avais 80% de mauvais en moi et sur ce chemin j’ai réussi à transformer ça, j’en suis fier et j’espère que ma famille sera fière. Je l’ai tellement déçue dans mon parcours, surtout j’ai déçu ma femme et mon fils et aujourd’hui je veux être meilleur pour eux. Aujourd’hui si j’ai la chance de quitter la prison, je ne vais pas la gâcher ".

La sincérité de Cyril a touché toute l’équipe. A quelques heures du retour en prison Marc confie aussi avoir changé sur ce chemin de Compostelle :"Ca m’a fait grandir, j’ai eu cette opportunité de sortir et j’en garde un excellent souvenir je sais que quelque chose en moi a changé. C’est difficile de dire quoi mais ça a changé".

Il est 19h55, l’équipe a rendez-vous dans 5 minutes devant les portes de la prison de Mende. L’aventure est terminée mais les trois détenus n’ont pas marché pour rien, cette aventure avait valeur de test. Tous en fin de peine, ils peuvent prétendre à un aménagement et dans un mois ils seront peut-être dehors pour de bon et cette fois ils pourront marcher sans s’arrêter.

Terre de Cévennes : Les évadés de Compostelle Partie 2

Terre de Cévennes, c’est tous les samedis et dimanches à 12h06 sur France Bleu Gard Lozère et sur Francebleu.fr