Société

Un an après, les Vendéens pensent toujours aux victimes des attentats de Charlie

Par Emmanuel Sérazin, France Bleu Loire Océan vendredi 8 janvier 2016 à 12:37

L'hommage a été lu par le Président du Club de la Presse 85
L'hommage a été lu par le Président du Club de la Presse 85 © Radio France - Emmanuel Sérazin

L'hommage s'est déroulé sur la place Napoléon. Là-même où les Yonnais s'étaient spontanément rassemblés le 7 janvier 2015...

Un nouvel hommage a été rendu ce jeudi soir aux victimes des attentats de Charlie Hebdo. Près de 200 personnes ont répondu à l'appel lancé par le Club de la Presse de Vendée : des journalistes bien sûr, des élus, mais aussi de simples citoyens. Certains sont venus avec des bougies, déposées au pied de la statue de Napoléon. La minute de silence a été suivie d'une longue salve d'applaudissements, pour saluer la mémoire de toutes les victimes des attentats de Charlie.

Voici l'intégralité du discours prononcé par le Président du Club de la Presse de Vendée, lors de cet hommage :

Madame, Monsieur, Citoyennes, citoyens,

Il y a un an, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, des journalistes ont été assassinés, simplement victimes d’avoir voulu exercer librement leur métier, celui d’informer. Pour la première fois également, la France figure au sinistre bilan dressé chaque année par l’association Reporters sans frontières, qui fait un état des lieux mondial des journalistes tués, retenus comme otages ou bien emprisonnés sous des prétextes fallacieux. Ainsi, en 2015, ce sont au moins 111 journalistes qui ont été tués de par le monde, dont 8 en France ; un chiffre très élevé, le plus haut depuis dix ans. Et depuis 2005, ce sont au moins 788 journalistes qui ont perdu la vie, toujours selon Reporters sans frontières, qui pour l’année 2015 a eu en outre connaissance de 54 reporters retenus en otage, et 153 autres détenus dans des prisons officielles…

Jamais Ô grand jamais nous n’aurions un jour imaginé assister dans notre pays libre et démocratique à un tel carnage, à une telle barbarie innommable, qui a quasiment décimé la rédaction d’un journal. Et quel journal ! Adulé ou décrié, Charlie Hebdo est un titre de presse quasiment unique au monde, de par la grande liberté dont jouissent les médias dans notre république française ; un héritage direct du Siècle des Lumières, de la Révolution française. Mais attention, cette liberté s’inscrit également dans un cadre légal, celui de l’article 11 de la déclaration universelle des Droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789, ainsi que dans la loi du 29 juillet 1881 toujours en vigueur, qui fixe un cadre juridique en matière de liberté de la presse et de liberté d’expression ! Bref, pas question non plus de faire n’importe quoi pour les journalistes et les médias, qui comme n’importe qui se doivent de respecter cette loi sous peine de condamnations.

En s’attaquant lâchement à des journalistes uniquement, eux, armés de crayons, les terroristes ont voulu entailler et tenter de mettre à bas un journal qui symbolisait sans doute plus que tout autre cette liberté d’expression qui nous est si chère, à toutes et à tous. Dans sa forme, surtout, puisque cet hebdomadaire à l’histoire mouvementée puise sa force dans le dessin de presse, mode d’expression journalistique souvent cinglant, qui a pour principale vertu d’être immédiatement compréhensible par le plus grand nombre, et souvent fait mouche. Une arme pacifique érigée en art, qui au-delà de la rigolade permet de poser de vrais débats de société, de réfléchir et faire débattre, de faire progresser notre société ; bref, une arme citoyenne indispensable au bon fonctionnement d’une démocratie saine ! Car oui, au-delà de la déconnade, de l’outrance, de la provocation, les dessinateurs de Charlie étaient des citoyens engagés qui avaient une conscience politique et citoyenne, qui ambitionnaient de secouer le cocotier par le biais de dessins bien sentis, avec pour optique simplement de tendre vers une société meilleure, plus juste, égalitaire, apaisée et pacifique… Ce fut leur seul grand crime !

Alors nous, journalistes de Vendée, réunis ici ce soir pour leur rendre hommage, avons tenu à organiser cette commémoration. En leur mémoire, et celle de leurs proches, mais aussi pour exprimer qu’une société sans liberté d’expression possible ou extrêmement encadrée a pour nom totalitarisme. Nous ne sommes pas là pour défendre de quelconques privilèges corporatistes, car notre travail consiste à informer du mieux possible et avec honnêteté nos concitoyens. Nous sommes donc redevables et au service des citoyens, en ne se positionnant non pas comme un 5e pouvoir, comme trop souvent entendu, mais comme un contre-pouvoir garant des libertés individuelles et collectives. Ce quels que soient les médias et leurs lignes éditoriales. Cette liberté d’expression a été chèrement acquise, sachons aujourd’hui rester soudés pour la défendre coûte que coûte, puisqu’elle est un des fondements de notre démocratie, de notre république. L’an passé, au même moment, une sidération émotionnelle s’est emparée de tout le pays : le risque existait, mais on n’osait y croire. Et puis, hélas, c’est arrivé. Et d’autres attentats ont, ensuite, aussi ensanglanté notre pays, le meurtrissant.

Nous sommes rassemblés ici ce soir pour rendre hommage à ces courageux disparus, qui, en dépit de menaces de mort proférées depuis des années, ayant, entre autres, vécu en 2011 un incendie criminel ravageant leurs locaux, avaient décidé de dire merde à la peur et à la terreur en poursuivant fièrement leur mission d’informer, coûte que coûte. « Je préfère mourir debout que vivre à genoux », avait notamment déclaré Charb, le directeur de Charlie, qui fait partie des victimes. Tout est résumé dans cette sentence. On a pu constater que même en partie décimée, la rédaction de Charlie a poursuivi son travail, ne renonçant pas, ce qui ne peut que laisser admiratif. Aujourd’hui, les rescapés et quelques nouveaux poursuivent les parutions, sans concession, avec toujours le même esprit. Le journal est désormais dirigé, vous ne le savez peut-être pas, par un… Vendéen ! Présent lors de l’attentat, Laurent Sourisseau – alias Riss -, a été grièvement blessé de plusieurs balles, mais s’en est remis et a repris ses crayons. Celui qui co-dirigeait Charlie avec Charb est désormais seul à la barre sans son vieux complice ; il a passé son enfance et une grande partie de sa jeunesse du côté de Saint-Michel-Mont-Mercure, coin de Vendée où résident d’ailleurs toujours plusieurs membres de sa famille. Saluons ici son courage, son engagement et sa détermination.

Nous, membres du Club de la presse de Vendée, tenions à exprimer tout cela. Ce soir, cette commémoration se veut sobre, sans cortège ni défilé dans les rues, l’idée était juste de se rassembler afin de rendre hommage aux 12 victimes du 7 janvier 2015, journalistes, policiers et collaborateurs de Charlie Hebdo, à savoir : Ahmed Merabet, Frédéric Boisseau, Franck Brinsolaro, Cabu, Elsa Cayat, Charb, Honoré, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Michel Renaud, Tignous et Georges Wolinski (avec un i !).

En leur mémoire, dédions leur une minute de silence, qui si vous le coulez bien sera suivi d’une salve d’applaudissements, car là, franchement, ils nous auraient trouvés bien trop sérieux et bien chiants, déjà qu’on vient de leur décerner la Légion d’Honneur !

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