Infos

Un an après les attentats, que reste-t-il de "l'esprit Charlie" ?

Par Julien Baldacchino et Marina Cabiten, France Bleu jeudi 7 janvier 2016 à 3:00

La marche républicaine, le 11 janvier, a réuni des millions de Français
La marche républicaine, le 11 janvier, a réuni des millions de Français © Maxppp

Il y a un an ce jeudi, une partie de l'équipe de Charlie Hebdo était tuée dans un attentat perpétré dans les locaux du journal satirique. Dans les jours qui ont suivi, une unité nationale s'est mise en place autour de ce qui a été alors nommé "l'esprit Charlie". Un an après, qu'en reste-t-il ?

Que reste-t-il de ce que l'on a appelé "l'esprit Charlie", cet esprit d'union nationale, né après les attentats du 7 janvier dernier où 12 personnes ont été tuées dans les locaux de Charlie Hebdo ou à proximité ? Les choses ont-elles changé avec la seconde vague d'attaques, le 13 novembre dernier, et la mise en place de l'état d'urgence ? Ce sont les questions que Francebleu.fr a posé, un an jour pour jour après le drame, à plusieurs observateurs et acteurs de la vie publique.

Mathieu Logothetis, enseignant, représentant Snes-FSU en Seine-Saint-Denis : 

"L'esprit Charlie, plutôt en novembre qu'en janvier"

"Dans les établissements de Seine-Saint-Denis, ce que l’on entend par "esprit Charlie" est en fait arrivé avec la seconde vague d’attentats en novembre. Alors qu’en janvier il y avait eu désapprobation de certains élèves (notamment le refus d'observer la minute de silence), et division entre les jeunes (pro et anti Charlie), cette fois il y a eu une unité totale. Car les jeunes se sont alors vraiment sentis menacés. 

Certains d’entre eux vont régulièrement au Stade de France, ils habitent à côté. Ce ne sont plus des journalistes qui ont été visés, et les élèves ont bien compris que les établissements scolaires étaient des lieux sensibles. Il y a un traumatisme, il a refait surface par exemple lors de cette fausse déclaration d’un enseignant d’Aubervilliers quant à une attaque terroriste : beaucoup de profs et d’élèves ont passé la journée terrifiés dans les autres établissements du département."

Christian Delporte, spécialiste des médias et de la communication : 

"On n'a pas retenu la leçon"

Aucun(e)

"Il reste de belles images symboliques, celle de la mobilisation des Français autour des valeurs de la République, à commencer par la liberté d’expression et de la laïcité. Mais l’émotion fraternelle d’un jour cache les fragilités d’une société française fractionnée, tentée par le repli et le refus, patentes aujourd'hui. Même sur la liberté d’expression, on ne semble pas avoir retenu la leçon : il suffit de voir les réactions indignées suscitées par la couverture de Charlie Hebdo du 6 janvier 2016. Comme si on avait tout oublié des déclarations d'intention d'il y a un an…"

David Revault d’Allonnes, journaliste politique au Monde : 

"Il y avait des marges de manoeuvre, et rien n'a été fait"

Aucun(e)

"L’esprit Charlie n’a jamais existé dans la sphère politique. C’est un élan populaire sur lequel les politiques se sont greffés, notamment le PS et le gouvernement, pour mettre un terme à une période difficile pour eux. Et ça a d’ailleurs marché pendant un moment, on l’a vu avec le bond de la popularité de François Hollande et Manuel Valls dans les sondages. Il est regrettable de constater que rien n’a été fait, alors que ces événements tragiques auraient pu servir de leviers formidables pour l’action publique. École, armée, laïcité, politique de la ville… Le traumatisme a été tel qu’il a créé de vraies marges de manœuvre pour déclencher une véritable union nationale au service des Français. Mais il ne s’est rien passé."

Yazid Kherfi, responsable associatif, médiateur dans les banlieues : 

"Quand l'émotion part, les mauvaises habitudes reviennent"

"Je n'ai pas l'impression qu'en un an l'esprit Charlie a changé. La preuve, c'est qu'après les attentats de novembre, tout le monde a voulu manifester à nouveau. Mais la vraie question, c'est ce qu'il se passe après. Si chacun rentre chez soi après, avec sa bonne conscience d'avoir défilé, ça ne sert à rien. L'important, c'est ce qu'on décide soi-même de faire pour changer notre façon de voir les choses. Mais je ne crois pas que les pratiques soient réellement en train de changer : une fois que l'émotion part, les mauvaises habitudes reviennent...

Je fais beaucoup de terrain, mais rien n'a changé. Au contraire, les terroristes sont devenus des 'héros négatifs'. Mais pour certains, qu'on devienne héros positif ou négatif, l'important c'est d'exister. Pour lutter contre cela, chacun devrait rencontrer l'autre, aller voir le monde d'en face : parler avec des jeunes dans un hall d'immeuble, dire bonjour dans les rues... Le 'vivre ensemble' ne se fait toujours pas aujourd'hui."

Armelle Le Bras-Chopard, professeur de science politique : 

"Des fractures sont apparues, on stigmatise les musulmans"

Aucun(e)

"L'esprit Charlie a été ravivé au mois de novembre, on l'a vu avec les manifestations, les bougies, les fleurs... Mais en même temps cet esprit s'est modifié. Des fractures sont apparues. Il y a un ennemi commun, c'est Daech, ce sont les djihadistes, et cela a mené à une stigmatisation des musulmans en général. Le risque de stigmatisation est d'autant plus grand que les auteurs des attentats sont des Français. Ces événements ont eu aussi des conséquences lors des dernières élections :  d'un côté un vote plus important pour le Front national, et de l'autre, une forte réaction contre ce parti. Et les nouvelles mesures comme la déchéance de nationalité pour les binationaux vont à l'inverse, à mon avis, de cet esprit Charlie.

Cet 'esprit' s'est modifié aussi, parce qu'en janvier les cibles étaient précises, alors qu'en novembre les attaques ont touché tout le monde. Les gens acceptent volontiers d'ouvrir leur sac, de voir des militaires dans les rues. Mais l'esprit Charlie, il ne faut pas qu'il se ravive seulement après chaque nouvelle vague d'attentats."

>> À LIRE AUSSI : 

"Il faut plus d'ouverture" après Charlie pour des jeunes d'un quartier de Poitiers

Depuis Charlie, des lycéens bretons mobilisés pour la paix et la tolérance

Partager sur :