Société

VIDEOS - La scandaleuse "Origine du monde" de Courbet revient à Ornans

Par Aymeric Robert, France Bleu Belfort-Montbéliard et France Bleu Besançon vendredi 6 juin 2014 à 7:00

VIDEOS - La scandaleuse "Origine du monde" de Courbet revient à Ornans

Quelques jours après un énième "scandale" au musée d'Orsay, le célèbre tableau de Gustave Courbet est bien arrivé à Ornans, dans le Doubs, ville natale du peintre. La toile est le clou de l'expo "Cet obscur objet de désirs, autour de l'Origine du monde" du 7 juin au 1er septembre. Peinte en 1866, l'œuvre reste d'une actualité sulfureuse.

Peint il y a presque 150 ans, l'Origine du monde sent encore le soufre. Stigmatisé par les contemporains de Courbet, caché par ses propriétaires successifs, mal-aimé de Facebook, le tableau suscite encore gène, polémique et censure. Présentée au musée d'Ornans du 7 juin au 1er septembre, la toile est la pièce maîtresse de l'exposition "Cet obscur objet de désirs, autour de l'Origine du monde ". Pourquoi l'Origine du monde fait-elle encore polémique?

Réécoutez notre invitée de ce jeudi > Frédérique Thomas-Maurin, conservatrice chef du Musée Courbet d’Ornans

Le tableau "L'Origine du monde" de Gustave Courbet (1866) - Maxppp
Le tableau "L'Origine du monde" de Gustave Courbet (1866) © Maxppp
1/ Scandale à Ornans et à Besançon

Avant de faire son retour en grande pompe à Ornans, la ville natale de Gustave Courbet, l'Origine du monde n'a pas toujours eu bonne presse en Franche-Comté. Comme le rappelle une vidéo de France 3, le tableau (dissimulé sous une autre toile) a été exposé au sous-sol dans une salle interdite aux mineurs. Précisons que l'exposition actuelle est interdite aux enfants de moins de 16 ans non accompagnés d'un adulte.

En 1994, lorsque l'écrivain Jacques Henric illustre son roman Adorations perpétuelles avec le célèbre tableau, plusieurs associations familiales tentent de faire retirer le livre des vitrines. Sans succès d'après Jean-Marie Aubert, le gérant de l'époque de la librairie bisontine Les Sandales d'Empédocle. Joint par téléphone, Jean-Marie Aubert se souvient de cet épisode: "Les ligues de vertu s'étaient offusquées de la couverture, je me souviens de l'archevêque avec qui j'en avais discuté et qui avait été beaucoup plus tolérant que certains de ses ouailles, s'en amuse-t-il. Ça venait après les Versets sataniques, à chaque fois des extrémistes religieux. Ce coup-ci, c'était les cathos."

Fin janvier, la Poste du Doubs s'est illustrée en refusant d'éditer un timbre représentant le célèbre tableau. Raison invoquée: l'œuvre pourrait heurter la sensibilité des enfants.

2/ Scandales collatéraux

De nombreux artistes s'interrogent sur leur rapport - et le nôtre - à cette image. Le 29 mai, une artiste luxembourgeoise, Deborah de Robertis  a suscité un certain émoi (surtout auprès du personnel du musée...) en s'installant, sur un Ave Maria de Schubert revisité, juste sous le tableau, exposant son sexe au regard des visiteurs. Assise par terre, cuisses ouvertes sous la toile du maître, elle a entraîné l'évacuation de la salle par le personnel du musée. Et a écopé d'un rappel à la loi.

Une artiste expose son sexe sous «L'origine du...par quoi2news

Autre illustration, le 13 novembre 2006, un tableau de Gilles Traquini représentant de manière réaliste un sexe féminin, en hommage à l’Origine du Monde est décroché d'une galerie niçoise, sous la pression de dizaines de passants offusqués.

"L'Origine du monde" de Courbet, revisité par le peintre Gilles Traquini, en novembre 2006 à Nice. - Maxppp
"L'Origine du monde" de Courbet, revisité par le peintre Gilles Traquini, en novembre 2006 à Nice. © Maxppp
Si beaucoup de détournements ont été réalisés par des amateurs plus ou moins éclairés, certaines œuvres sortent du lot, comme le tableau intitulé l'Origine de la guerre imaginé par Orlan qui s'inscrit dans une démarche d'opposition à Courbet. Son tableau se veut une réponse féministe à la toile du natif d'Ornans.

De "L'Origine du monde" à "L'Origine de la guerre"par TV5Monde

3/ Scandale sur Facebook

En février 2011, suite à des signalements d'autres internautes, un artiste danois Frode Steinicke voit son profil Facebook suspendu après avoir posté le tableau de Courbet. Son profil a finalement été réactivé. En octobre 2011, le même mésaventure arrive à un Français qui a décidé d'attaquer Facebook

Le réseau social n'aime pas beaucoup la nudité, même quand on ne voit que des coudes... (un tumblr recense les photos censurées par Facebook). Il semble que la politique de Facebook ait évolué depuis car certaines pages de fans de l'Origine du monde existent encore bel et bien. Plusieurs internautes nous ont témoigné avoir posté cette photo sur leur mur Facebook sans que le réseau social ne le supprime.

L'origine du monde de Gustave Courbet censurée...par okasion

4/ L'origine du scandale

Si l'Origine du monde prête autant le flanc à la polémique, c'est aussi parce Gustave Courbet a toujours cultivé le goût de la provocation. Un nu, sans tête, centré sur le sexe féminin, c'est une première à l'époque. Maxime Du Camp, écrivain, poète et critique s'en offusque quinze ans plus tard: "par un inconcevable oubli, l’artisan qui avait copié son modèle d’après nature, avait négligé de représenter les pieds, les jambes, les cuisses, le ventre, les hanches, la poitrine, les mains, les bras, les épaules, le cou et la tête. L’homme qui, pour quelques écus, peut dégrader son métier jusqu’à l’abjection, est capable de tout. […] Il est un mot qui sert à désigner les gens capables de ces sortes d’ordures, dignes d’illustrer les œuvres du marquis de Sade, mais ce mot, je ne puis le prononcer devant le lecteur, car il n’est utilisé qu’en charcuterie." (*in Les Convulsions de Paris , Paris, Hachette, 1881, tome I, cité dans le mémoire de Violaine Philippe* ).

L'histoire du tableau et de ses différents propriétaires renforce ce côté scandaleux. Peint en 1866 pour le diplomate turco-égyptien Khalil-Bey qui le cachait dans sa salle de bain derrière un rideau vert, le parcours du tableau est parsemé d’ombres et de doutes. Ses propriétaires sucessifs se sont ingéniés à le cacher. On perd sa trace en 1868 jusqu'en 1913 où on le retrouve dissimulé dans un cache que masque un autre tableau de Courbet. En 1955, le psychanalyste Jacques Lacan et sa femme Sylvia achètent le tableau qu'eux aussi dissimulent derrière une autre œuvre. Il faudra attendre 1988 pour que le tableau soit montré pour la première fois au public.

"Gène, rires… c'est intéressant d'observer la réaction des gens": Isolde Pludermacher, conservatrice, avec Dimitri Imbert

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