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Société

VIDÉOS - "On n’oublie jamais vraiment" : paroles de flics face à la mort

jeudi 5 avril 2018 à 17:18 Par Typhaine Morin, Baudouin Calenge et Nicolas Puissant, France Bleu Poitou et France Bleu

France Bleu Poitou a recueilli les témoignages rares de policiers des commissariats de Poitiers et Châtellerault. Avec leurs mots, leurs émotions et certains pour la première fois, ils racontent une enquête traumatisante au cours de laquelle ils ont été confrontés à la mort ou ont risqué leur vie.

France Bleu a recueilli des témoignages rares de policiers
France Bleu a recueilli des témoignages rares de policiers © Radio France

Poitiers, France

La mort n'est pas leur quotidien, mais ils y sont régulièrement confrontés. Ces huit policiers aguerris reviennent donc avec l'aide de la psychologue de la police nationale sur un moment délicat voire difficile de leur vie de flic : l'assassinat d'un enfant par sa maman, le suicide d'un jeune majeur, une bavure, un guet-apens. Huit témoignages pour nous décrire la façon dont ils ont vécu cette confrontation à la mort. Dire comment ils ont du se gérer et gérer l'enquête. Expliquer enfin, les souvenirs voire les séquelles que cette enquête leur a laissé. Des témoignages rares recueillis dans nos studios avec l'aide du chef d'état major de la police nationale de Poitiers et qui auraient dû être projetés cette semaine à Poitiers à l'occasion d'un colloque sur ce thème. Colloque finalement annulé en raison de la grève à la SNCF. 

"On voudrait être ailleurs et faire un autre métier" - Brigadier de police, 47 ans, 27 années d'expérience

"C'était il y a à peu près cinq ans, j'étais de permanence judiciaire un week-end, se souvient la policière. En arrivant au commissariat le matin, une dame vient déclarer la disparition inquiétante de son fils tout juste majeur. Dans un second temps, on entend à la radio [de la police] qu'un corps sans tête vient d'être découvert sur les voies ferrées, pas très loin de là où il aurait dû aller. Quand on arrive sur les voies ferrées, on découvre le cadavre d'un jeune homme. Sa tête est détachée du corps et il lui manque un pied. Je n'avais pas encore de photo du jeune, mais je savais que c'était lui. Je le savais." 

Il a ensuite fallu aller chez les parents du jeune homme, et pour la policière, cela a été "très compliqué". Lorsque la policière sonne à la porte que la mère la voit, "elle hurle. Elle hurle. Elle hurle. J'ai encore son cri dans les oreilles, se souvient le brigadier. On essaie de rester professionnel mais ça prend les tripes. On voudrait être ailleurs et faire un autre métier." Et malgré ces émotions, "il faut fouiller la chambre, être intrusif, prendre l'ordinateur. Il faut faire un travail de policier : il faut qu'on avance."

Aujourd'hui encore, cette affaire génère chez la policière "beaucoup d'angoisse". "Plus mes filles avancent en âge, plus je me dis que ce petit jeune avait tout pour réussir. Et du jour au lendemain, il quitte ses parents, il dit au revoir, à ce soir et puis c'est terminé, il meurt. Et je me dis :  et moi si je ne vois pas ? Les parents n'ont rien vu. Ca peut toucher n'importe qui."

"On a posé son doudou sur son torse avant de refermer la housse" - Brigadier chef, 46 ans, 20 années d'expérience

"C'était le 6 mars 2016. Il s'agissait de l'une de mes premières interventions en tant qu'officier de police judiciaire", raconte le brigadier chef. Une intervention "sur appel d'une femme qui avait tué sa petite fille de 6 ans". "On arrive dans un appartement, un véritable capharnaüm. La première chose qu'on voit dans le couloir, c'est une petite fille nue, morte."

"A chaque fois, je fais abstraction de l'humanité de la victime. Je sais que c'est un enfant, à l'époque en plus j'avais un enfant du même âge donc tout de suite je me suis fermé psychologiquement. Je n'ai pensé qu'à mon travail, à faire ce que j'ai appris à l'école de police, ni plus, ni moins." Y compris quand l'équipe de policiers a retourné le corps, compté le nombre de coups, "il y avait plus de 73 coups de couteau, des lésions très mutilantes dans le dos de la petite fille", se souvient le policier. 

"Il y a cette première partie de constatation, et ensuite l'autopsie du corps", explique le brigadier chef. Un examen post-mortem qui "révèle encore beaucoup de choses". La fillette avait été "d'abord noyée, et quand elle a été sortie de l'eau par la mère, la petite fille a commencé à réagir et c'est là que [la mère] a porté les coups". Et "quand on confond ce qu'on a vu sur place, ce qu'on a vu à l'autopsie et ensuite les propos de la maman", ça devient "très compliqué". 

Après l'autopsie de la fillette, "ses grands-parents lui avaient apporté des vêtements et son doudou". "On lui a remis son doudou avant de refermer la housse", "ça lui a redonné toute son humanité". "J'y repense souvent. Tout le temps que j'ai passé avec elle, les quatre heures de constatation, les douze heures d'autopsie, je ne l'ai pas vue comme une petite fille. Elle est redevenue une petite fille à partir du moment où on lui a mis son doudou sur le torse."

Le brigadier chef en a beaucoup parlé ensuite, l'a enfoui, mais "on oublie jamais".  Aujourd'hui, il "redoute" sa prochaine intervention sur un enfant. "Il faut le garder avec soi et avancer avec."

"Je l'ai regardée, et j'ai bloqué, je n'arrivais pas à rentrer dans l'appartement" - Brigadier de police, 40 ans, 19 années d'expérience

Intégré à la police criminelle, ce brigadier de police de 40 ans voyait des morts presque toutes les semaines. Et "cette fois-là", alors qu'elle était d'astreinte de nuit, "on est appelé pour la mort suspecte d'une jeune fille qui avait entre 25 et 27 ans." Quand les policiers arrivent, elle est découverte "pendue dans sa douche, à la robinetterie". La policière se souvient encore de l'appartement, "avec la salle de bain tout de suite à droite". 

"Cette jeune femme avait sensiblement le même âge que moi, elle était célibataire, sans enfant, on n'avait pas la même vie. Je l'ai regardée et j'ai bloqué, ça m'a fait des frissons partout. Je n'arrivais pas à rentrer dans l'appartement. On m'avait prévenu que c'était quelque chose qui pouvait arriver à force de côtoyer la mort."

"Cette jeune femme est gravée dans ma mémoire. Dans cette salle de bain, toute seule. C'est ce jour-là qui m'a le plus marquée, avec la répulsion que j'ai ressentie. Là j'ai su qu'il fallait que je fasse autre chose."

Un coup de feu est tiré par le policier, le suspect est blessé aux jambes - Commandant de police, 53 ans

"C'était au milieu des années 2000", se souvient le commandant de police. Avec son collègue, ils voient deux dealers en train de réaliser une transaction et décident de les interpeller. "On était en sous-effectif par rapport à la norme, explique le policier, mais on décide de procéder à leur interpellation." Dans l'intervention, un coup de feu est tiré par le policier, qui blesse le suspect aux jambes. 

Le policier se retrouve alors en garde à vue, "ce qui est logique", explique-t-il. Et ensuite, "il a fallu affronter les problèmes administratifs et la procédure judiciaire qui a duré trois ans, qui a abouti à un non lieu". 

Si le commandant de police décide aujourd'hui d'évoquer cet épisode de sa carrière, c'est parce que les policiers ne sont pas préparés à affronter ce type de difficulté. "Les policiers sont formés à beaucoup de choses, mais jamais ils ne sont reçus pour leur expliquer que dans l'exercice de leurs fonctions, ils peuvent être amenés, pour X raisons, à être mis en cause, à faire l'objet d'une garde à vue, à devoir vous expliquer, faire le choix d'un avocat, etc., et pour ça, on n'est pas formé."

"L'humour est salvateur" - Brigadier de police, 47 ans, 22 années d'expérience

Ce brigadier se souvient d'une intervention qui remonte à l'été 2017. Son service est appelé pour une personne qui s'est suicidée avec un fusil de chasse. Arrivés sur place, les policiers découvrent une personne "dont le crâne avait été littéralement ouvert, comme une pastèque qui avait éclaté".

"Après toutes ces années d'expérience, j'ai fini par intervenir non plus comme on intervient sur une personne mais sur un véhicule, confie le brigadier. Le corps est complètement déshumanisé pour mieux intervenir et ne pas être troublé par la mort violente."

Le policier avance quelques pistes pour mieux accompagner ceux qui sont confrontés à ces scènes morbides. "Avoir régulièrement des débriefings nous permettrait de se libérer de toute cette charge émotionnelle." Au quotidien, avec ses collègues, il utilise l'humour comme un bouclier. Quelqu'un qui attraperait leurs plaisanteries au vol pourrait les trouver "très indécents, mais c'est quelque chose de salvateur, libérateur, pas irrespectueux". 

"Je n'ai plus affaire à un être humain, mais à un dossier d'enquête" - Brigadier chef de police, 47 ans, 22 années d'expérience

Ce policier de 47 ans a été profondément marqué par une intervention après le suicide d'une personne qui s'était jetée sur les rails au passage d'un train. Le corps de cette personne était "particulièrement déchiqueté". Petit à petit, on se forge "une forme de carapace", explique le policier. "Je n'ai plus à faire à un être humain, mais à un dossier d'enquête." C'est comme ça qu'il a pu, pour procéder à l'identification du corps, "tenir en main une main qui n'est pas du tout rattachée au corps."

Ce détachement lui permet de pouvoir "dormir sur [s]es deux oreilles". "Il arrive parfois que votre compagne ou vos enfants vous trouvent un peu différent et moins à l'écoute, qu'ils vous demandent 'ça va ? Tu n'as pas l'air dans ton assiette ?' Dans ces cas-là, je me ressaisis aussitôt et on passe à autre chose. Je ne veux pas mêler mon entourage à mon vécu professionnel." 

"En rentrant à la maison, j'ai pris conscience qu'on aurait pu y rester" - Brigadier de police, 34 ans, 15 années d'expérience

Dans la nuit du 13 au 14 juillet 2015, alors que cette policière de 34 ans est chauffeur d'un commissaire de police en région parisienne, ils sont pris dans un guet-apens. "Une vingtaine d'individus ont surgi et se sont dirigés vers nous", se souvient la jeune femme. Devant elle, un jeune homme amorce un fusil à pompe et tire dans dans le pare-brise, qui éclate. "J'ai fait marche arrière et on est parti comme on a pu."

"En rentrant à la maison, j'ai pris conscience que l'événement aurait pu être dramatique. On aurait pu y rester. Les jours suivant, le sommeil a été compliqué, je revoyais la scène dès que je fermais les yeux. En boucle, comme un film." Plus tard, "j'ai pu me rendre compte que cela avait des conséquences sur mon quotidien. Les premières semaines, je ne supportais plus la foule, j'avais une consommation de tabac un peu plus importante, du stress que je n'avais pas avant". 

Le soutien de ses collègues a énormément compté pour la policière : des messages, des textos, "ç'a a été très important."

"On essaie d'oublier, même si je pense que fondamentalement on n'oublie pas" - Capitaine de police, 46 ans, 25 années d'expérience

Le capitaine se souvient d'un "accident de personne", comme le nomme la SNCF. "C'était un TGV double, avec 800 personnes à bord, il faisait nuit, avec un corps démembré sur plusieurs centaines de mètres : une opération compliquée. Il faut aller à l'essentiel, estime le policier. Récupérer le maximum de la victime, établir son identité, ce qui n'est pas toujours aisé." 

"Pour affronter cette scène, on est obligé de se blinder, d'avoir une sorte de carapace, de s'en détacher, confie simplement le capitaine de police.  On est obligé d'en faire abstraction pour pouvoir passer à l'affaire suivante. On essaie d'oublier, même si je pense que fondamentalement on n'oublie pas."