Soixante-dix ans après, Bordeaux commémore la rafle de 1944

Par Yves Maugue, France Bleu Gironde jeudi 9 janvier 2014 à 18:00

Cérémonie en mémoire de la rafle de 1944 à la grande synagogue de Bordeaux
Cérémonie en mémoire de la rafle de 1944 à la grande synagogue de Bordeaux © Maxppp

Le 10 janvier 1944, près de 400 juifs de Bordeaux, Libourne, Arcachon, Bayonne ou Pau sont enfermés dans la grande synagogue de Bordeaux transformée en prison. Ils seront déportés à Drancy puis Auschwitz. Les cérémonies du souvenir vont durer jusqu'au 23 janvier.

C'est la seule synagogue ayant servi de camp d'internement des juifs avant leur déportation. Le 10 janvier 1944, 365 juifs sont arrrêtés par les autorités françaises , dont 228 en Gironde. 

Un seul rescapé : Boris Cyrulnik

Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a été le seul à échapper à la rafle bordelaise. Enfant, il avait été confié en 1942 par ses parents à une pension pour échapper aux nazis. Il est ensuite recueilli par une institutrice bordelaise, Marguerite Farge, qui le cache chez elle. Le 10 janvier 1944, il est regroupé avec les autres à la grande synagogue. Il affirme avoir réussi à se cacher dans les toilettes et avoir ainsi échappé à la déportation. D'autres sources ont affirmé qu'il avait plutôt été sauvé par une infirmière. Miraculé de cette rafle, Boris Cyrulnik a mis quarante ans avant de remettre les pieds à Bordeaux.

Boris Cyrulnik : "C'était la ville qui rappelait la tragédie"

Boris Cyrulnik sur le plateau de l'émission "Vivement Dimanche" - Maxppp
Boris Cyrulnik sur le plateau de l'émission "Vivement Dimanche" © Maxppp

Le témoignage de Michel Slitinsky

Si Boris Cyrulnik a pu échapper à l'enfer de la synagogue après avoir été capturé, Michel Slitinsky, lui, a réussi à s'enfuir face aux policiers français venus arrêter sa famille. Vers 3 heures du matin, les policiers frappent à la porte de l'appartement familial rue de la Chartreuse, dans le quartier Mériadeck à Bordeaux. Son père et sa soeur sont arrêtés. Lui, âgé de 17 ans, s'arme d'un fer à repasser et réussi à s'enfuir par les toits. 

"À ce moment là, je me sentais presque en liberté." — Michel Slitinsky

Son père ne reviendra pas du camp d'Auschwitz. Michel Slitinsky entrera dans la résistance. Il se battra ensuite pendant des années pour collecter les preuves de la culpabilité des responsables français de cette période. Il est à l'origine du procès de Maurice Papon, l'ancien secrétaire général de la Préfecture de la Gironde, condamné à dix ans de réclusion criminelle pour complicité de crimes contre l'Humanité.

Procès Papon: Michel Slitinsky. - Maxppp
Procès Papon: Michel Slitinsky. © Maxppp - Laurent Theillet / BEP / SudOuest

Retour sur un drame

Les allemands ont décidé de s'appuyer sur la police française pour être plus efficaces dans la déportation des juifs. Le procès de Maurice Papon en 1997 a permis de détailler la chronologie des faits. On y apprend que le préfet régional Maurice Sabatier est informé en début d'après-midi de la demande des allemands d'organiser cette rafle.

Un document indique que les personnes devront être incarcérées à la caserne Boudet ou à la synagogue, ce qui constitue une première . Il n'est pas avéré que cette rafle soit une réplique au départ du Grand Rabbin Joseph Cohen qui a fui Bordeaux le 17 décembre précédent.

Les autorités françaises (dont Maurice Papon) sont donc prévenues. Elles auraient demandé aux allemands de surseoir à l'opération. Mais, dans le même temps, elles sollicitaient du gouvernement de Vichy l'autorisation de procéder aux arrestations. Autorisation délivrée en début de soirée par le gouvernement. Ce qui fera dire au président du tribunal que les autorités françaises n'auront finalement retardé l'opération que d'une heure. La rafle débute donc à 21 h 05.

Deux cent vingt-huit juifs sont donc arrêtés en Gironde : 135 à Bordeaux, 12 à Arcachon, 81 dans le reste du département . D'autres arrestations ont lieu à Pau et à Bayonne. Lors de son procès, Maurice Papon rejettera toute responsabilité du secrétariat de la préfecture quant à l'établissement des listes d'arrestation. Selon lui, ses services ont même dû les réclamer le lendemain de la rafle, ce qui prouverait qu'ils ne les avaient pas.

Les 365 juifs (dont 50 enfants) arrêtés dans cette nuit du 10 au 11 janvier ont été emprisonnés à la grande synagogue de Bordeaux. Ils ont ensuite été transférés vers le camp de Drancy. Le convoi a quitté la gare Saint-Jean de Bordeaux le 12 janvier . Ils ont ensuite intégré le convoi numéro 66 du 20 janvier composé de 1 153 juifs à destination d'Auschwitz. Le plus jeune déporté avait été arrêté à Bordeaux. Il s'appelait Alain Gross, né le 29 septembre 1943. Il n'avait que trois mois.

Les images de la synagogue en janvier 1944

La grande synagogue de Bordeaux - Aucun(e)
La grande synagogue de Bordeaux
Dans la synagogue en 1944 - Aucun(e)
Dans la synagogue en 1944

Plusieurs temps forts pour commémorer les 70 ans de la rafle

L'Association cultuelle israélite de la Gironde a programmé plusieurs événements pour marquer ce triste anniversaire.

Dimanche 12 janvier à 11 h , une cérémonie se déroulera à la grande synagogue de Bordeaux en présence de Michel Delpuech, le préfet de la région AquitaineSamedi 18 janvier à 20 h 30 , un concert mémoriel sera joué à la grande synagogue de Bordeaux avec le baryton Mickaël Guedj, le pianiste Hervé N'Kaoua et le violoniste Samuel Nemtanu et la chorale de la grande synagogue de Bordeaux.Mercredi et jeudi 22 et 23 janvier à 8 h 45 , un colloque scientifique au musée d'Aquitaine sur "la radicalisation des persécutions antisémites en France de l'automne 1943 au printemps 1944". Il se déroulera en présence de Boris Cyrulnik, rescapé de cette rafle de janvier 1944.Mercredi 22 janvier à 19 h , inauguration de l'installation visuelle à la grande synagogue de Bordeaux sur le convoi Bordeaux-Drancy du 12 janvier 1944. L'exposition se tiendra du 23 janvier au 31 mars 2014.

Les allemands place de la Comédie à Bordeaux en 1942 - Aucun(e)
Les allemands place de la Comédie à Bordeaux en 1942

L'importance du souvenir

Il y a deux ans, le Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim, était présent à Bordeaux pour commémorer le souvenir de cette rafle. Il avait souligné l'importance de ces moments qui permettent d'expliquer aux enfants la complexité du monde qui les entoure.

"Sans la lâcheté, parce que certains ont fermé les yeux, il y aurait eu beaucoup moins de juifs déportés. Les enfants pensent qu'il y a les bons et les méchants, mais il y aussi les hommes ordinaires qui rendent le mal beaucoup plus facile." — Gilles Bernheim

Gilles Bernheim : "Beaucoup d'hommes et de femmes ordinaires ont facilité la déportation des juifs"

Gilles Bernheim, grand rabbin de France - Maxppp
Gilles Bernheim, grand rabbin de France © Maxppp

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