Football

Johan Cruyff, Catalan militant

Par Mathieu Ferri, France Bleu Roussillon vendredi 25 mars 2016 à 18:44

Artur Mas et Johan Cruyff en 2011
Artur Mas et Johan Cruyff en 2011 © Maxppp - Toni Garriga

Joueur puis entraîneur du Barça, Johan Cruyff le Néerlandais, décédé jeudi, était aussi Catalan d'adoption et avait épousé la cause de la Catalogne contre le reste de l'Espagne.

"On ne peut pas éviter la politique, c'est pour ça que j'ai dû m'en mêler un peu", raconte Johan Cruyff dans un documentaire "Le dernier match" diffusé en 2013 et consacré à son héritage en Catalogne.

A son arrivée au Barça dans les années 1970, dans une région qui rêvait secrètement d'indépendance, "il s'est rendu compte très vite de ce qui se passait ici ; et c'est pour ça qu'avec Danny (son épouse) ils ont décidé que son fils s'appellerait Jordi (Georges en catalan)", écrit vendredi Artur Mas, dirigeant indépendantiste et ex-président de Catalogne dans le journal Sport.

Jordi, aujourd'hui entraîneur du Maccabi Tel Aviv, est né à Amsterdam, où son inscription à l'état civil n'a pas posé problème mais, en 1974, sous la dictature de Franco, il était interdit de donner des prénoms catalans à ses enfants.

Johan Cruyff s'est heurté aux fonctionnaires espagnols qui insistaient pour inscrire son fils sous le nom de Jorge. Pour contourner la difficulté, raconte dans Sport son ami Joan Laporta, ancien président du Barça, Johan a dribblé : "Inscrivez donc Johan Jordi".

Cette résistance têtue à la dictature est entrée dans la légende catalaniste. Quand Cruyff a appris que la police franquiste avait arrêté 113 membres de l'opposition catalane, dont l'éditeur Xavier Folch, un de ses amis, le joueur lui a envoyé en prison une photo dédicacée "pour Xavier en espérant qu'il reverra bientôt le Barça".

"Sans doute parce que j'étais Néerlandais, très connu, que personne ne pouvait me toucher, c'est pour ça que je me suis dit : Bon, tu peux le faire", raconte Johan Cruyff dans le documentaire.

Le premier capitaine avec le brassard sang et or

Débarquant de l'Ajax Amsterdam en Catalogne "Cruyff commence à réaliser qu'à Barcelone, il y a une langue différente, une façon d'être différente. Cela va imprégner sa personnalité", a expliqué à l'AFP Ramon Miravitllas, auteur du livre "La fonction politique du Barça".

A son arrivée, en cours de saison 1973-74, le Barça est avant-dernier du championnat espagnol. Le "FCB" aligne ensuite 17 victoires - dont un 5-0 contre le Real Madrid - et cinq matches nuls, et termine la saison champion d'Espagne. "Une fois que nous étions champions, au lieu de nous dire "Félicitations", tout le monde nous disait "Merci", raconte lui-même le joueur dans le documentaire, et c'est à partir de là, après un ou deux ans, que j'ai commencé à comprendre qu'il ne s'agissait pas seulement de gagner un championnat, que c'était beaucoup plus que ça".

"Il disait toujours qu'il était un Catalan néerlandais", explique à l'AFP son ami le journaliste Jordi Finestres. Il a été le premier capitaine du Barça à porter un brassard aux couleurs catalanes. Que le plus grand footballeur du moment manifeste une telle sensibilité pour la Catalogne fut une fierté immense pour le club et pour la Catalogne".

Le Néerlandais s'était aussi prononcé pour le droit des Catalans à décider de leur avenir par referendum. Cette exigence, contraire à la constitution espagnole, est rejetée par l'ensemble des partis politiques à l'exception de la gauche radicale Podemos. "Je pense que la Catalogne devrait toujours décider par elle-même, disait-il. Il ne peut y avoir personne qui décide de loin que tu dois faire les choses de telle ou telle façon".

Le lien n'a cessé de se renforcer. Devenu entraîneur à l'Ajax Amsterdam en 1985, Cruyff a pris la tête du Barça entre 1988 et 1996, offrant au club blaugrana sa première Coupe d'Europe des clubs des champions (future Ligue des champions) en 1992. Et il a dirigé de 2009 à 2013 la sélection catalane qui dispute uniquement des matches amicaux.

"C'était un honneur, dira-t-il. Tu ne joues pas simplement un match, tu joues un match où tout le monde est catalan. Le match c'est ce qui compte le moins. Les gens qui viennent avec enthousiasme, avec des drapeaux, tu ne peux pas les laisser tomber".

Vendredi, au lendemain de sa mort d'un cancer du poumon, les drapeaux catalans et les bannières du Barça étaient en berne au stade du Camp Nou, où une immense pancarte proclamait simplement: "Gracies Johan".