Rugby

Lisandro Arbizu: "l'Argentine n'est pas arrivée là d'un coup de baguette magique"

Par Jérémy Marillier, France Bleu Gironde et France Bleu dimanche 25 octobre 2015 à 11:14

Lisandro Arbizu
Lisandro Arbizu © Radio France

Il a disputé trois Coupes du monde, joué à Bègles-Bordeaux, Brive, Bayonne et Pau. Lisandro Arbizu est aujourd'hui directeur sportif de Libourne, en Fédérale 1. L'ex-ouvreur des Pumas revient sur le parcours de son pays et évoque sa vie, faite de rugby, de yoga et de management d'entreprises.

Lisandro Arbizu fait partie des légendes du rugby argentin. L'ouvreur a disputé trois Coupes du monde (1991, 1995 et 1999) et compte 86 sélections à son actif. Il nous a reçu sur son lieu de travail, à Mérignac, tout près de Bordeaux.

Lisandro Arbizu - Radio France
Lisandro Arbizu © Radio France - Jeremy Marillier

France Bleu Gironde : Cette équipe d'Argentine, est-ce qu'elle vous étonne dans cette Coupe du monde ?

Lisandro Arbizu : Bien moins que certains observateurs ! Cela fait un moment que cette équipe confirme ses capacités. C'est un travail à moyen et à long terme qui a commencé il y a cinq ou six ans avec cette équipe de jeunes entraînée à l'époque par Daniel Hourcade, le sélectionneur actuel. Des joueurs qui évoluent ensemble depuis un bon moment avec une préparation, une organisation, une approche complétement différentes de ce qui se faisait avant, en Argentine. Je repense notamment aux Pampas XV, cette équipe de jeunes argentins qui a participé à la Vodacom Cup, en Afrique du Sud. En 2013, lors de leur troisième participation, ils ont remporté cette compétition, ce qui fût une preuve de leurs progrès. C'est de là qu'est née cette vraie équipe d'Argentine avec un projet de jeu construit par Daniel Hourcade. Un projet ambitieux, très ambitieux. La mentalité du rugby argentin a alors totalement changé.

Que le rugby argentin connaisse cette réussite me comble de plaisir, pas pour le résultat en soi, mais pour l'image qu'il dégage

Vous étiez dans les tribunes, à Cardiff, lors du quart de finale contre l'Irlande. Qu'avez-vous ressenti ?

J'ai ressenti beaucoup d'émotions. J'ai beaucoup, beaucoup joué pour cette équipe d'Argentine. J'avais 18 ans lorsque je suis arrivé dans cette équipe, j'en ai été le capitaine à 21 ans, de manière très rapide. J'y ai connu des moments très forts, des réussites, mais aussi des échecs. J'y ai croisé plusieurs générations jusqu'à ce que je me retire à l'âge de 34 ans. Je me sens toujours présent dans cette équipe d'Argentine, dans son évolution. La voir actuellement, cela me fait très plaisir. Tout est lié chez les Pumas, tout est cousu depuis de nombreuses années, des petits instants de vie en passant par des grands moments comme mon quart de finale de Coupe du monde en 1999. Que le rugby argentin connaisse cette réussite me comble de plaisir, pas pour le résultat en soi, mais pour l'image qu'il dégage. Le rugby argentin a été bridé pendant de nombreuses années. Là, je sens que le talent, les qualités des joueurs peuvent s'exprimer, ce qui n'était pas le cas avant car nous n'avions pas une préparation idéale. Nous n'étions pas soumis à la même concurrence à mon époque. Je suis heureux de voir que les Pumas peuvent exprimer leur "grinta". Avoir du talent et de la "grinta", c'est la parfaite définition du rugby argentin et c'est ce que l'on voit en ce moment. Jouer avec les Pumas te fait grandir en tant que joueur et en tant qu'hommes, tout est lié.

Dans la progression du rugby argentin, on évoque régulièrement le travail mis en place autour de la formation et ce PLADAR (Plan de Haut Rendement). Tout part de là ?

L'IRB (International Rugby Board) a investi énormément d'argent dans quatre centres de formation, des centres bien répartis selon les provinces. Pour moi, la mise en place de ce plan a marqué l'arrivée en Argentine du professionnalisme. Le professionnalisme, c'est quoi ? Bien sûr, il y a une question d'argent, mais le plus important, c'est surtout comment utiliser cet argent. L'Argentine a énormément profité de l'aide de l'IRB, de l'argent investi dans la formation, sur le moyen et le long terme. C'est vrai que nous, les Argentins, on veut des résultats tout de suite, on est impatient, on veut gagner tout de suite. Mais avec ce changement de mentalité, on a favorisé la formation physique et mentale de nos joueurs, ce qui est capital.

La participation au Four Nations a aussi contribué à ce développement ?

Bien sûr. C'est énorme d'y participer, de faire partie du meilleur tournoi du monde. Cela a impliqué énormément de choses, l'engagement de tout le rugby argentin et pas seulement des joueurs. Cela nous a permis encore une fois de nous professionnaliser, de changer de mentalité. Pour rentrer dans l'élite du rugby, il a fallu travailler comme en entreprise, avec du sérieux et les compétences requises.

C'est pour moi un vrai paradoxe de voir les Français vouloir s'inspirer de nous, les Argentins. Cela me fait rigoler. Cela fait plaisir, c'est certain, mais ce que font les Argentins, ils ne l'ont pas fait d'un coup de baguette magique.

Le rugby français s'interroge sur son avenir à cause de cette humiliation contre la Nouvelle-Zélande. Peut-il s'inspirer du modèle argentin ?

C'est très bizarre. Dans l'histoire du rugby, on a tout le temps parlé du modèle français, de son "rugby champagne", de cette manière unique au monde dont jouaient les Français. Maintenant, c'est pour moi un vrai paradoxe de voir les Français vouloir s'inspirer de nous, les Argentins. Cela me fait rigoler. Cela fait plaisir, c'est certain, mais ce que font les Argentins, ils ne l'ont pas fait d'un coup de baguette magique. C'est un travail énorme au niveau de la formation. D'ailleurs, s'il y a bien quelque chose sur laquelle la France doit se pencher, c'est la formation. Il doit y avoir une remise en question sur la place que l'on accorde aux jeunes en Top 14, notamment par rapport au poids que l'on donne aux joueurs étrangers.

Peut-on peut comparer, d'après vous, le Top14 à la Premier League, le championnat de football anglais, très performant alors que l'équipe nationale anglaise n'enregistre pas de bons résultats ?

C'est une bonne comparaison. On doit savoir avant tout ce que l'on veut. L'équilibre n'est jamais évident à trouver. Recruter des stars étrangères, cela crée une effervescence dans le championnat, c'est évident, mais il ne faut jamais oublier la formation. Souvent, on pense à l'argent, on pense aux médias, mais on oublie l'essence même du sport : la formation.

L'exemple de Nicolas Sanchez, l'ouvreur des Pumas, exceptionnel dans cette Coupe du monde, bien moins performant à l'Union Bordeaux-Bègles pendant deux saisons. Comment l'analysez-vous ?

Nicolas Sanchez, c'est un cas mental. Peut-être qu'à l'époque de Bègles, il ne se sentait pas à l'aise. C'était la première fois qu'il venait jouer ici, en Europe, jouer un rugby professionnel. C'était un peu difficile pour lui., mais c'est aussi comme ça que l'on apprend, que l'on avance. On progresse aussi grâce à ce type d'échec. Aujourd'hui, cela me fait plaisir que Nicolas s'exprime pleinement, c'est l'une des références de cette équipe d'Argentine.

Lisandro Arbizu - Radio France
Lisandro Arbizu © Radio France

Pourquoi je vis toujours en France ? Parce que j'aime la France

Lisandro Arbizu, votre carrière de joueur est terminée, mais vous n'êtes pas rentré en Argentine. Vous êtes installé dans la région bordelaise. Pourquoi ?

Pourquoi je suis ici ? Parce que j'aime la France. Parce que je me suis marié avec une Française, nous avons deux petites filles qui vont à l'école ici, à Bordeaux. J'adore Bordeaux, j'adore la France. Je vis le moment présent à fond et je profite du temps passé en France. 

Aujourd'hui, vous vous êtes reconverti. Depuis deux ans, vous travaillez dans un cabinet de conseil basé à Mérignac. Quel rôle occupez-vous là-bas ?

Mon travail fait pleinement partie de ma vie ici, en France. C'est très important pour mon équilibre. Depuis 2013, je travaille avec un cabinet de conseils et d'emploi, Profilo Conseil, à Mérignac. J'y occupe un rôle dans le consulting et le coaching, quelque chose que j'avais déjà fait en Argentine. Avec ce cabinet, on s'est mis d'accord pour que j'y fasse rentrer le sport de haut-niveau afin d'aider les entreprises, les accompagner avec un management sportif, un leadership sportif. L'objectif, c'est de leur inculquer les valeurs, les outils du sport et mon vécu en tant que capitaine de l'équipe d'Argentine. Il existe de nombreux parallèles entre les mondes de l'entreprise et du sport. L'entreprise peut apprendre du sport de haut-niveau et inversement. A mes yeux, c'est très intéressant. Nous faisons des séminaires, des conférences basés sur trois axes : des ateliers artistiques, physiques et mentaux. Par exemple, un tournoi de beach rugby entre collègues pour qu'ils apprennent à se connaître et à communiquer. Je leur enseigne également le yoga, une activité que je pratique depuis une vingtaine d'années. Je me suis beaucoup servi du yoga au cours de ma carrière de joueur et aussi dans ma vie quotidienne. Un travail sur la posture, sur la respiration, sur une visualisation positive, comment se protéger des projections négatives. 

Les entreprises sont très demandeuses. Je propose aussi des ateliers de peinture, en demandant par exemple de représenter les valeurs de l'entreprise sur un tableau. J'interviens également dans des écoles de commerce, à l'université. J'aide les étudiants à se préparer pour leurs examens. J'aime partager mon expérience avec les entreprises, mais j'apprécie de pouvoir le faire avec les particuliers. Entre le rugby et mon travail de coaching, mon emploi du temps est bien chargé, il faut bien s'organiser, mais j'aime ce que je fais.

Lisandro Arbizu avec Martin Bouygues, lors d'un séminaire - Radio France
Lisandro Arbizu avec Martin Bouygues, lors d'un séminaire © Radio France

En plus, vous êtes depuis quelques mois directeur sportif du club de Libourne, en Fédérale 1. Qu'est-ce qui vous intéresse dans ce challenge ?

Quant je suis revenu en France après une expérience en Espagne, j'ai d'abord donné un coup de main au club de Pays Médoc Rugby. J'ai ensuite travaillé pour la sélection de Côte d'Argent et depuis cette année, je suis à Libourne pour accompagner ce club. Je ne suis pas "l'homme fort" de Libourne, c'est plutot un vrai travail d'équipe, je défends vraiment ce type de travail. Bien sûr, quand je dois prendre des décisions, je les prends. Notre objectif, il est simple, c'est de décrocher le maintien en Fédérale 1. Notre début de saison a été très difficile, uniquement des défaites et énormément de bléssés. Les jeunes ont du prendre les rênes de l'équipe, notamment en charnière où l'on a manqué d'expériences et cela nous a coûté cher. Après, le côté positif, c'est que l'on donne une chance à nos jeunes pour qu'ils puissent s'aguerrir. Nous n'avons pas eu de résultat pour l'instant, mais l'objectif, c'est ce match contre Bergerac, le premier novembre. Une rencontre que l'on ne devra pas perdre pour aller chercher le maintien.

L'essai de Lisandro Arbizu contre la Nouvelle-Zélande, en 2001